Chapitre premier

“Qui sont donc ceux qui mènent une vie commune?”, interroge saint Augustin; et il répond : “Ceux qui n’ont qu’une âme et qu’un coeur en Dieu” (Ps 132).

Que tout, pour vous, soit en commun.

Ta pauvreté sera essentiellement partage. Tes frères viennent des horizons différents; respecte ces différences.

Tu vivras pauvre; tu auras un coeur humble, à la suite du Christ humble et pauvre.

1 Voici ce que nous vous prescrivons d’observer dans le monastère.

2 Avant tout, vivez unanimes à la maison, ayant une seule âme et un seul coeur tournés vers Dieu. N’est-ce pas la raison même de votre rassemblement?

3 Et puis, qu’on n’entende pas parler parmi vous de biens personnels, mais qu’au contraire tout vous soit commun. Votre frère prieur doit distribuer à chacun de vous de quoi se nourrir et se couvrir, non pas selon un principe égalitaire, puisque vos santés sont inégales, mais plutôt à chacun selon ses besoins. Vous lisez, en effet, dans les Actes des Apôtres : “Ils avaient tout en commun” (4, 32), et : “On accordait à chacun en proportion de ses besoins personnels” (4,35).

4 Que ceux qui possédaient quelque bien dans le siècle acceptent de grand coeur que ce soit chose commune, dès leur entrée au monastère.

5 Quant à ceux qui s’y trouvaient dépourvus de biens, qu’ils n’aillent pas chercher au monastère ce qu’ils n’ont pu posséder à l’extérieur. Mais qu’on ne manque pas d’accorder à leur faiblesse les soulagements qui s’imposent même si leur indigence s’étendait au strict nécessaire à l’époque où ils se trouvaient au-dehors. Que tout leur bonheur ne soit pas, cependant, d’avoir trouvé vivre et couvert tels qu’au dehors ils n’auraient pu se les procurer.

6 Qu’ils ne relèvent pas non plus la tête parce qu’ils partagent la vie de certains hommes dont ils n’osaient pas s’approcher au-dehors. Qu’ils élèvent plutôt leur coeur, et ne poursuivent pas les choses vaines de la terre. Qu’il n’arrive pas aux monastères de profiter aux riches plus qu’aux pauvres, si les riches y devenaient humbles et les pauvres, orgueilleux!

7 Mais d’autre part, que ceux-là qui jouissaient d’une certaine considération dans le siècle ne dédaigent pas ceux de leurs frères qui se sont joints à la même sainte assemblée à partir d’un état de pauvreté. Qu’ils s’appliquent, au contraire, à tirer gloire, non du lustre d’une famille fortunée, mais de la compagnie de frères qui ont vécu dans la pauvreté. Qu’ils ne se vantent pas d’avoir apporté une part de leurs biens pour faire vivre la communauté. S’ils ont fait don de leurs richesses au monastère, ce n’est pas pour en tirer un orgueil plus grand que celui qu’aurait pu leur inspirer la jouissance de ces biens dans le siècle. Les autres défauts, en effet, s’exercent dans les oeuvres mauvaises pour faire qu’elles s’accomplissent, mais l’orgueil, lui, menace même les bonnes oeuvres pour faire qu’elles dépérissent. Quel avantage y a-t-il à faire des prodigalités envers les pauvres, et à devenir pauvre soi-même, si la pauvre âme devient plus orgueilleuse en méprisant les richesses qu’elle ne l’était en les possédant?

8 Vivez donc tous dans l’unité des coeurs et des âmes, et honorez les uns dans les autres ce Dieu dont vous êtes devenus les temples.