L’hospice du Simplon, lieu de vie et de passage

L’hospice du Simplon, vaste demeure de 64 mètres sur 20 pour un volume de 25’000 mètres cubes, intrigue les passants depuis bientôt deux siècles. Son nom est déjà une invitation au questionnement. Le mot « hospice » renvoie à une tradition de service, soit dans le monde médical soit dans la tradition d’hospitalité que nous retenons ici. C’est une maison religieuse qui accueille le voyageur qui y trouve le gîte et le couvert, une ambiance familiale et une possibilité de prier avec une communauté, ici les chanoines du Grand-Saint-Bernard. Le mot « Simplon », outre sa fréquence sur les panneaux routiers, évoque la personnalité de Napoléon Bonaparte et ses conquêtes armées. C’est l’idéal de domination où les armes sont le moyen efficace qui bâtit un empire en imposant une volonté extérieure. La juxtaposition de ces deux mots dans la dénomination « l’hospice du Simplon » peut nous laisser perplexe.

A ce premier contraste verbal s’ajoute un défilé de contradictions. Cet hospice est un vaste palais de style empire qui semble avoir perdu sa ville. Isolé de la civilisation, situé à 2’005 mètres d’altitude, il est habité à l’année. On y parle le français dans une région de langue maternelle haut-valaisanne. Son fondateur, le Premier Consul Napoléon Bonaparte, et son Etat major ont approuvé ses plans qui comprennent une grande église occupant presque le quart de la bâtisse. C’était le relais routier situé au point culminant de la nouvelle route rapide reliant Paris à Milan et l’hospitalité y était gratuite. L’ouverture du tunnel ferroviaire du Simplon il y a un siècle a rendu caduque son existence au service du passage et pourtant les hommes de ce temps continuent d’affluer. Que d’énigmes à éclairer ! C’est l’histoire de cette maison religieuse qui focalise notre attention, de son origine à nos jours, dans cette tension entre son idéal de vie hospitalier et les diverses contraintes extérieures, tant politiques qu’économiques.

  1. Une fondation étonnante

A – La Fondation laïque du 21 février 1801

Si nous parlons de fondation d’une maison religieuse, nous imaginons un groupe de moines construisant de leurs mains leur couvent. C’est dans le cours des choses. La maison religieuse qui nous intéresse sort de l’ordinaire : ce ne sont pas des gens d’église qui l’ont fondée, mais un politicien qui a fermé des centaines d’églises. Par la signature du décret du 2 ventôse an IX (21 février 1801), le Premier Consul Napoléon Bonaparte devient le fondateur de l’hospice du Simplon dont voici quelques extraits de l’acte de fondation : « Les Consuls de la République arrêtent : 1. Il sera établi sur le Simplon et le Mont-Cenis un hospice pareil à celui qui existe sur le Grand-Saint-Bernard. Ces hospices seront servis par les religieux du même ordre que ceux du Grand-Saint-Bernard. Il ne pourra y avoir moins de 15 personnes dans chaque hospice, et les religieux seront soumis à la même discipline, et tenus à observer les mêmes devoirs que ceux du Grand-Saint-Bernard. (…) 3. Chacun des gouvernants Piémontais et Cisalpin doteront l’ordre du Grand-Saint-Bernard des biens fonds rapportant vingt mille francs de revenus. Cet ordre entrera en jouissance de ces biens le premier germinal prochain [22 mars 1801]. »

Dans le cours de cette même année 1801, le prévôt Luder et le général Turreau se rendent au col du Simplon pour un premier examen des lieux. En septembre, le Préfet du Léman, d’Aymard, un chanoine et des experts choisissent l’emplacement de l’hospice, ce qui est aussitôt mis par écrit « L’hospice du Simplon sera établi sur le plateau du Simplon à peu de distance du point culminant au-delà d’un monticule, situé au nord de la route, et près d’un ruisseau dit Krumbach, donnant une eau excellente et qui ne gèle point en hiver ». L’ingénieur Lescot est chargé de réaliser les plans, Nicolas Céard de « l’inspection de cet établissement »[1]. Du côté des chanoines, l’approbation de cette nouvelle œuvre d’église, pensée comme une extension de l’hospitalité de la Congrégation est approuvée lors du chapitre général du 31 août 1802[2].

B – Les raisons de cette fondation

En janvier 1800, les tentatives de négociations de paix proposées par Napoléon Bonaparte à l’Angleterre et à l’Autriche se heurtent à un refus d’entrer en matière. Les grandes puissances veulent le chasser car elles le considèrent comme responsable des atrocités révolutionnaires et chef illégitime du Royaume de France. Bonaparte n’a donc pas d’autre choix que d’imposer la paix par la force, c’est la deuxième campagne d’Italie dont le fait le plus connu par sa vaste iconographie est sans conteste la traversée du col du Grand-Saint-Bernard par l’armée de réserve en mai 1800. Le Premier Consul a apprécié cette aide et son gouvernement a remboursé une partie des frais quelques années plus tard (18’000 francs sur 40’000), ce qu’il n’a pas fait pour les collectivités publiques ni pour les privés qui ont été forcés de collaborer avec son armée à cette occasion.

Cette traversée est couronnée de succès par la victoire de Marengo (14 juin 1800) : l’Italie du Nord échappe à la domination autrichienne au profit de la France. Pour gouverner efficacement la Lombardie, il s’avère que la route traditionnelle qui passe par Lyon, Chambéry, le Mont-Cenis et Turin est trop lente. Elle compte 118 relais postaux. Aussi, Bonaparte décide-il, le 7 septembre 1800, d’établir une voie de communication directe entre Milan, future capitale du l’Italie et Paris, via Genève, le col du Simplon et Domodossola, ne comptant que 100,5 relais postaux.[3]

Ce n’est pas le chemin muletier du 17e siècle, servant au commerce du célèbre Stockalper de Brigue, qui servira de tracé. Le Premier Consul veut une route de huit mètres de largeur, pour y faire transiter des canons, autrement dit, il désire une route alpine carrossable dans les deux sens, aller et retour. Cette réalisation sera l’œuvre de Nicolas Céard, ingénieur des ponts et chaussées. Dès 1802, ce sont trois mille ouvriers, essentiellement italiens, qui bâtissent la route. Le 16 septembre 1805, Céard écrit « Veuillez dire à sa Majesté impériale qu’il n’y a plus d’Alpes, le Simplon est ouvert, les canons peuvent passer ». Son inauguration officielle a lieur le 9 octobre suivant par le passage de la première voiture hippomobile. A partir de 1808 est mis en place un service de diligence qui fonctionne encore de nous jours, les calèches ayant cédé le pas aux bus postaux. Notons que depuis 1968 la route du Simplon est ouverte à l’année à la circulation routière.

L’endroit le plus délicat de la nouvelle route reliant Paris à Milan, c’est le col du Simplon. Inhabité, il culmine à 2005 mètres et reste enneigé plus de cinq mois par année. Il faut donc y établir un relais routier assez vaste pour recevoir les passants les jours de tempête où la circulation en montagne est trop dangereuse. Le Premier Consul pense naturellement aux chanoines du Grand-Saint-Bernard qui lui ont donné l’hospitalité en mai 1800 et décide de fonder sur les cols du Simplon et du Mont-Cenis des hospices gérés par ces derniers. Homme de décision, il oublie la politesse élémentaire qui aurait consisté à les consulter auparavant. Aussi cette fondation est à comprendre davantage comme un ordre à exécuter pour satisfaire des impératifs stratégiques qu’à un pieux désir.

C – La dotation du Nouvel Hospice

Faisant suite au décret de fondation du nouvel hospice du Simplon, la République italienne lui assigne (décret du 12 novembre 1802) deux fermes estimées procurer un revenu annuel de vingt et un mille-sept-cent-quatre-vingt-trois francs. Situées dans la région de Pavie, elles étaient la propriété du monastère Senatore et des Cisterciens de la Chartreuse de Pavie.[4] Deux autres fermes, celles de Tagnani et de Santa Cristina, situées à Borgomanero (Novare), estimées à quarante mille francs, furent affectées en 1804 à l’entretien du Simplon par la République cisalpine, en compensation de l’insuffisance des biens de la dotation. Ces propriétés sont des biens ecclésiastiques, soit des fermes de couvents supprimés en 1782 par l’empereur autrichien Joseph II, qui ne concevait pas l’utilité d’une maison religieuse sans œuvres caritatives, ce que l’on appelle le « joséphisme ». La France hérite de cet état de fait par sa conquête de la Lombardie et trouve ainsi une affectation d’église pour ces biens sans propriétaire.

Le symbole de foi catholique précise que l’Eglise est apostolique, c’est à dire qu’en descendant les lignées des successeurs des apôtres, nous arrivons aux évêques actuels. Cette manière de penser régit le gouvernement de l’Eglise depuis son origine. Aussi, pour fonder une maison religieuse dans un diocèse, il faut obtenir l’accord de l’évêque du lieu, en l’occurrence de Mgr Joseph Antoine Blatter. Le Premier Consul avait pris soit de nommer l’évêque de Sion membre du Conseil d’administration du nouvel hospice du Simplon. L’évêque étant partie prenante du projet, l’autorisation requise était tacite.

Un problème restait en suspend : était-il loyal d’utiliser comme source de revenus des propriétés volées à d’autres couvents, récemment supprimés ? Le Prévôt Luder prie l’évêque de Sion de consulter le Saint-Siège sur ce sujet. En même temps, l’ambassadeur de la République française à Milan s’occupe des démarches pour obtenir les autorisations requises. C’est le 25 février 1803 que la pénitencerie apostolique répond que la possession et l’usage des biens assignés pour l’hospitalité du Simplon est licite à condition que le prévôt et les chanoines soient prêts à restituer ces biens si l’Eglise le leur demandait (AGSB 2169/1).

D – Le début de l’hospitalité au Simplon

Comme la construction d’un hospice prend du temps et que l’hospitalité est nécessaire durant la construction de la route, on invite les chanoines à tenir un hospice provisoire dans l’ancien hospice Stockalper. Dès le 30 juin 1802, le prévôt y envoie le chanoine Gabriel d’Allèves en attendant les dispositions du chapitre d’août 1802 qui accepte de desservir l’hospice comme extension de son activité hospitalière. La maison Stockalper était délabrée car elle avait servi successivement depuis 1797 de prison pour les Valaisans accusés de trahison, avant d’être occupée par les Autrichiens puis les Français. Le toit laissait passer l’eau, la neige et le vent ; seules deux chambres étaient chauffées, tout le reste gelait. De 1802 à 1831, les chanoines louent cette maison à la famille Stockalper pour vingt louis d’or par année.

  1. Une longue construction, de 1801 à 1831

A – Les travaux sous l’Empire

En septembre 1801 le lieu du futur hospice du Simplon est choisi. Cette même année, l’ingénieur Lescot dresse les plans de l’hospice, mais Nicolas Céar juge l’exécution trop coûteuse (7 ou 800’000.- francs) et propose de le construire « d’un grand tiers plus petit, dans les mêmes formes »,[5] le restreignant « au pur nécessaire sans aucune dépense d’architecture ».[6] C’est en effet l’Etat français qui doit construire et payer l’hospice, les biens de dotation de ce dernier étant juste suffisants pour assumer l’hospitalité gratuite. Lescot fait un deuxième plan avec un devis réduit à 500’000.- francs. Cette fois ce sont l’église et le clocher qui sont trop imposants. Plainchant, successeur du défunt Lescot, envoie le plan à Paris et aucune réponse ne revient. En 1808, l’ingénieur Houdouart commence à creuser les fondements de l’hospice, puis les travaux s’arrêtent. En 1811 est mis en soumission la construction de l’hospice pour 340’000 francs, sans suite.

C’est finalement en août 1813 qu’est posée la première pierre de l’Hospice, en présence du préfet du Simplon, le comte Claude Philibert de Rambuteau. Dans cette pierre est placé un écrin contenant 103 médailles de bronze des victoires de Bonaparte. Les travaux avancent rapidement sous la direction de l’entrepreneur Mosca, mais en 1814 c’est la débâcle de l’empereur. Aussi les travaux à l’hospice s’interrompent alors que la construction atteint le premier étage. De cette étape, nous pouvons remarquer les fabuleuses fondations. Il s’agit de deux rangées de pierres de taille, posées à même le rocher. Sur ces blocs massifs a été posé un mur traditionnel comprenant des pierres de taille modeste et de la chaux. C’est probablement une idée provenant de la Campagne d’Egypte qui consiste à assainir les murs contre l’humidité – ici contre l’eau de la fonte des neiges – les pierres de fondation étant simplement posées l’une contre l’autre sans mortier.

Le 15 août 1824, un voyageur passant par le Simplon réalise une gravure de l’hospice et note qu’au sommet du col « on trouve à droite de la route dans un petit vallon entouré de neige les fondements du nouvel hospice ; les changements politiques survenus en 1814, ont interrompu la construction du bel édifice qui reste au premier étage, sur lequel croît la mousse. » [7]

B – Un long temps mort (1814-1826)

A la chute de Napoléon Ier et du département du Simplon, personne ne veut poursuivre la construction de l’hospice du Simplon, symbole de l’assujettissement du Valais à la France. Seul l’entrepreneur Mosca, qui n’avait pas été payé, réclamait son dû pour le travail effectué. Aussi le Valais paie-t-il les quinze mille francs de France réclamés, mais il ne veut pas assumer la construction de l’hospice, ses finances ne le permettant pas.

La route du Simplon étant très utilisée, la nécessité de terminer la construction de l’Hospice se fait sentir. L’Etat presse les chanoines d’achever cette oeuvre d’hospitalité. Ces derniers ne veulent pas s’engager tant qu’ils ne savent pas ce qui adviendra des fermes d’Italie, revenu essentiel pour assumer l’hospitalité. De plus, ils ne tiennent pas à s’engager dans une entreprise de grande envergure humaine et financière aux conditions fixées par l’empereur. La mainmise de l’Etat et de l’évêché sur la gestion du futur hospice ne leur convient pas. Dès 1826, les chanoines s’engagent à nouveau en faveur du nouvel hospice au col du Simplon. Cela se remarque dès le 2 septembre par la tenue d’un livre de compte pour cette maison en gestation.[8] Le 18 septembre est négocié à Sion le terrain adjacent à l’hospice, le 5 octobre est signée la convention entre le Gouvernement valaisan et la Congrégation des chanoines du GSB, régissant le statut de l’Hospice du Simplon.[9]

Les chanoines s’engagent « à achever l’hospice commencé par le gouvernement français sur la montagne du Simplon » (art. 1), en contre partie la République du Valais « renonce à toute prétention quelconque sur les dits bâtimens [sivc], ainsi que sur la dotation qui a été attachée à cet établissement » (art. 2). Cela signifie que le futur hospice est aussi exempté d’impôt. Ce régime est resté en vigueur jusqu’en 1961. A été exceptée de cette décision la somme de 15’000.- francs de France réclamés par l’entrepreneur Mosca (art. 3), remboursable sans intérêt jusqu’au premier janvier 1838, ce qui a été respecté.[10] Le contrat prévoit aussi que si les conditions précitées sont remplies, « la Maison hospitalière du grand St-Bernard est libérée de toute reddition de compte soit pour le passé soit pour l’avenir » Autrement dit, elle est théoriquement en droit de contester les contrôles cantonaux de toutes sortes. Les deux derniers articles visent à honorer les contrats qu’avaient déjà passé l’Etat avec des entrepreneurs pour terminer la construction de l’hospice. Les chanoines doivent « payer au sr Jean Bouilloz le sable qu’il a préparé pour la construction » (art. 20) et ils reprennent le marché « fait en 1821 avec le sr. Luggen de Brigerberg pour la fourniture des bois nécessaires à la charpente du toit du nouvel hospice ». (art. 21).

C – L’achèvement de la construction

Dès la signature de la Convention, le Saint-Bernard envoie des quêteurs en Europe afin de mendier les fonds nécessaires à la construction du nouvel Hospice et elle encourage les passants à soutenir cet effort financier. Relevons dans la comptabilité les 50 napoléons (1’380 livres) offerts par le Grand duc de Toscane le 28 août 1828 (AGSB 4433, à la date).

L’architecte Perregaux de Lausanne, qui avait réalisé les plans pour l’agrandissement de l’hospice du Grand-Saint-Bernard en 1823 est mandaté pour réaliser ceux de l’hospice du Simplon, qu’il termine en septembre 1827. Ce sont de véritables chef-d’œuvres tant pratiques qu’esthétiques. Sa grande amélioration sera d’abaisser la hauteur des pièces afin de pouvoir chauffer la maison. Pour garder l’harmonie de l’hospice dont les étages devaient avoir cinq mètres de hauteur, l’architecte conserve ce qui est construit et décide de réduire la hauteur des étages. Au-dessus des fenêtres arrondies du premier étages se trouve une corniche de pierres qui signalait l’emplacement du plancher du 2ème étage. Perregaux fait baisser l’emplacement de ces poutres et utilise la corniche comme support des fenêtres du 2ème étage qui cette fois sont rectangulaires, il économise ainsi la hauteur de l’arc de cercle qui surmonte les fenêtres de l’étage inférieur. A l’étage suivant nous n’avons pas de corniche, ainsi les fenêtres sont-elles plus proches de celles du 2ème étage.[11]

Relevons quelques ennuis survenus lors de ces travaux. D’abord, les barreaux des fenêtres arrondies de l’Hospice ont été volés. Après enquête, il s’est avéré que le 9 août 1828, « des maréchaux de Rarogne doivent avoir acheté ces barres de fer » qui avaient été subtilisées par quatre personnes « d’Eggen vallée de Viège » (AGSB 4424/45). Les chanoines ont entrepris des démarches pour que ces personnes viennent remettre des barreaux aux fenêtres, mais ils n’ont versé qu’une indemnité et l’on voit encore dans les encadrements de fenêtres des trous restés vides.

Les fournitures de bois pour la charpente de l’hospice ont fait problème. En effet, les chanoines ont hérité d’un marché fait par la diète. Le protocole du Conseil d’Etat du 15 octobre 1821 mentionne que Mrs Luggen et Schneider fourniraient tous les bois de charpente pour le prix de 1750 francs (voir AGSB 4424/9). Il s’avère que Perregaux a prévu une charpente robuste, qui résiste aux fortes neiges de printemps. De plus, les chanoines n’ont pas contrôlé la quantité de bois déjà fournie lorsqu’ils ont repris le chantier et le Scieur prétend que les poutres sont beaucoup trop longues pour les forêts qu’il a à sa disposition. Les billes plus longues sont plus chères et l’entrepreneur risque la faillite au prix convenu en 1821. Après de longues explications qui prennent l’Etat à témoin, le prix est augmenté, les poutres sont livrées et le travail se termine (AGSB 4424/47, 12 juin 1829).

Le tailleur de pierres Rosazza chargé de fournir les ardoises pour le toit de l’hospice proteste contre la manière de le couvrir exigeant le tiers d’ardoises et de travail en plus que pour les toits ordinaires.[12] Il exige d’augmenter le prix de 34 à 80 batz la toise (AGSB 4424/21). Le prévôt lui répond que le « chevauchement est indispensable sur la montagne pour se mettre à l’abri de l’eau, (…) la longue expérience faite au St-Bernard en prouve la nécessité ».[13] Le prix est augmenté et les parties sont satisfaites (AGSB 4424/35 quittance du 15 novembre 1828). Chaque pierre est trouée et clouée au lattage de la charpente. Le travail a été si bien exécuté que le toit n’a pas été refait. Une révision totale a été faite en 2016.

  1. Le fonctionnement du nouvel hospice : une vie en autarcie

A – L’inauguration du nouvel hospice du Simplon (21 juillet 1831)

Les finitions se font en 1831. Le 21 juillet, les chanoines versent à un certain Chamoret 776 Livres de Milan pour  l’encadrement de la porte d’entrée de l’hospice, le transport et la pose du monument, taillée dans la pierre de Saint-Triphon, tout comme les encadrements de fenêtres à l’abbaye de Saint-Maurice (voir AGSB 4433, au 21 juillet 1831). Finalement, le 21 novembre 1831, le Prévôt Filliez, vient inaugurer l’hospice, que les chanoines habitent depuis lors. Les chanoines installent l’été suivant « la grande horloge du St-Bernard ». Ce pourrait être l’horloge de façade.[14] Le coût de la construction a été d’environ cent cinquante mille francs. Ce nouvel hospice est approuvé en 1833 par le Saint-Siège qui lui accorde la participation à tous les privilèges et faveurs de l’hospice du Grand-Saint-Bernard. Le nonce Philippe de Angelis exécute le mandat pontifical le 15 juin 1834 (AGSB 4419).

B – Vivre des fermes de dotation

Comme nous l’avons déjà mentionné, depuis la fin juin 1802, les chanoines du Gd-St-Bernard assument l’hospitalité au col du Simplon, hospitalité gratuite pour les passants. Ce sont les revenus des fermes de dotation qui rapportent l’argent nécessaire pour le quotidien. Ces fermes sont à l’origine – en 1802 – celles de Guardabiate (ou Corbbesate) et de Torre del Mangano (ou Carpignago). En 1804, la dotation du Simplon étant insuffisante, elle est augmentée de deux fermes dans la région de Borgomanero (Novare), celles de Tagnani et de Santa Cristina. Suite à un échange effectué en 1808, c’est la ferme de Villa Nova qui remplace la « villa dicta Guardabeata »[15]

Nous avons retrouvé les comptes de l’hospice du Simplon pour 1812, approuvés (les 3 et 5 juillet 1813) par les membres du conseil d’administration, soit le Préfet du Léman (comte de Rambuteau), représentant de l’Etat, l’évêque de Sion Joseph Xavier, le baron Stokalper propriétaire de l’hospice provisoire et le Prévôt Rausis. Ils ne mentionnent que trois sources de revenus : les fermes de Villa Nova (20’000 livres de Milan), Guardabbiato (13’000 LM) et Borgomanero qui ne rapporte rien cette année-là, elle est simplement mentionnée comme source de revenus.[16]

En 1806, le recteur Ballet demande que le procureur – autre nom de l’économe de la Congrégation – soit chargé de l’administration extérieure. Dès lors, il s’occupe des fermes d’Italie. Dès les années 1830, le prieur ne perçoit plus les revenus de ces fermes, mais seulement les sommes nécessaires au train de l’hospice. Ce sera le régime en vigueur jusqu’au milieu du vingtième siècle où les revenus de l’hospice seront alors autosuffisants. En 1859, la ferme de Santa Cristina à Borgomanero est vendue (32’500 frs) pour acheter la ferme de Saint-Oyen, « grenier » au Sud des Alpes pour l’hospice du Grand-Saint-Bernard : elle lui assure en effet la majorité de son approvisionnement et ses lessives bisannuelles. Depuis cette époque le lien entre les fermes et le Simplon s’estompe, ces dernières étant considérées comme propriété de la Congrégation dans son ensemble et non plus de l’hospice.

C – Une entreprise agricole

En 1811, trois chanoines résident à l’hospice Stockalper, ainsi que six domestiques et deux servantes, pour une capacité d’accueil de 30 lits. Ce qui explique le nombre élevé de serviteurs, c’est probablement l’activité agricole au service des cuisines. Le premier souci des chanoines au col du Simplon sera d’organiser leur approvisionnement. Cela passe concrètement par la location et l’achat d’alpages pour avoir à portée de main, au fur et à mesure des besoins, du lait, du beurre, du fromage et de la viande en suffisance. Dès 1802, ils louent l’alpage de Spitlematten à la famille Stockalper qui agrée une location de trente louis d’or pour les montagnes et les prés. En 1806, le recteur Ballet achète l’alpage de Bärnetscha, situé dans la commune du Simplon. Deux ans plus tard, les chanoines adressent une supplique au vice roi d’Italie et obtiennent l’autorisation d’acheter des immeubles dans l’Ossola. Ce sont deux prés, une forêt, une grange et une écurie situés à Domodossola qui vont augmenter le domaine agricole de l’hospice.[17]

Dès 1831 les chanoines habitent au nouvel hospice; aussi, ils vont acheter des propriétés à côté de leur habitation. Lors du chapitre de 1840, ils renoncent à la location de l’alpage de Spitlematten, propriété de la famille Stockalper, et décident d’acheter l’alpage de Mittebäch (entre la vallée du Ganter et le col). C’est en fait un agrandissement d’une propriété qu’ils avaient acheté en 1825 et dont les achats successifs échelonnés jusqu’en 1883 feront une propriété contiguë de plus de cinquante hectares. En 1872 par exemple, est vendu l’alpage de Bärnetscha pour agrandir celui de Mittebäch. C’est de ce domaine que les chanoines tirent leur bois de chauffage et de construction. C’est aussi là que paît le troupeau de l’hospice une partie de l’été. Deux alpages viendront compléter cette entreprise agricole au sommet du col, ceux de La Souste puis de Rotelsch achetés en 1831 et 1896. A Domodossola, la ferme est agrandie en 1837 par l’achat de propriétés appartenant à Maurice Stockalper. Avec l’arrivée du chemin de fer, cette ferme subit de nombreuses expropriations, si bien qu’elle est vendue de 1888 à 1910.

Au levant de l’hospice, il devait y avoir une étable dès l’origine. Au milieu de la cage d’escaliers entre le 1er et le 2ème étage existait une porte, aujourd’hui transformée en fenêtre, qui descend sur le vide. Il y avait une passerelle allant aux ruraux. Ce qui confirme cette hypothèse, c’est l’existence d’une grange écurie non loin de cette porte. C’est du temps du chanoine René Giroud, prieur de 1952 à 1959 qu’elle a été détruite. Nous avons des photographies faites lors de cette démolition. D’autre part, une nouvelle écurie a été construite en 1912 au levant de l’hospice. C’est l’avalanche de mars 1971 qui l’a emportée.

D – Les sciences et techniques au service de la vie

Notons une ingéniosité technique : les lieux communs. Les chanoines ont capté l’eau du Rotelsee avec de petits tuyaux de plomb. Ils les ont amenés jusqu’au sommet de la maison où ils se déversaient dans les latrines, par gravité. Cela permet d’évacuer les toilettes et de créer un courant d’air qui empêche les odeurs de revenir en arrière. Ce système a été remplacé vers 1960 par des toilettes à la mode du vingtième siècle. Les résidus de cette installation ont été démontés en l’an 2’000 lors de la rénovation de la partie Sud Est de l’hospice. C’est à cette époque qu’ont été découvertes les canalisations de plomb et que nous avons compris l’ingéniosité de cette installation sanitaire.

L’utilisation de la force mécanique de l’eau du Rotelsee date probablement des débuts de l’hospice, du temps de sa construction. Le 9 août 1840, les chanoines ont signé un accord avec le consortage des alpages à propos de leurs droits d’eau respectifs. Un siècle plus tard, en 1921, un nouveau contrat établit que les alpages cèdent la totalité de leurs droits d’eau à l’hospice du 15 septembre au 15 juin. Pour la saison d’été, ils utilisent les 2/3 de l’eau pour abreuver le bétail, l’hospice utilisant le solde pour ses besoins. Les premières pièces comptables retrouvées qui ont trait à la vente de bois travaillé à la scierie remontent à 1845.[18] En 1860, nous apprenons que l’on va reconstruire le bâtiment de la scierie et du moulin à la suite d’une avalanche qui vient de les détruire.[19] Comme au moment de la construction de l’hospice l’on a aménagé un four à pain dans les caves, il est plausible de supposer dès l’origine l’existence d’un moulin qui devait fonctionner à tour de rôle avec la scierie, au gré des besoins. La scierie a été en activité jusqu’au milieu du 20ème siècle (après 1960), puis elle a été transformée en bazar avant d’être écrasée par la grande avalanche du 21 mars 1971.

Sous l’abbatiat du Prévôt Bourgeois (1888-1939), les chanoines du Gd-St-Bernard vont suivre avec attention les innovations de la science qui facilitent leur vie. En 1906, le jour de l’inauguration du tunnel, ils mettent en fonction une centrale électrique dans les caves de l’hospice du Simplon. Elle était en fonction en alternance avec la scierie et le moulin. Cette installation sera changée en 1934 puis en 1987.[20] Nouvelle révision en 2018. Une autre invention entre dans la demeure en 1911, le chauffage central. On entrevoit enfin la possibilité de tempérer l’hospice, mais il faudra attendre le remplacement de ce chauffage dans les années 1960 pour tempérer enfin la demeure. Une nouvelle installation au mazout est installée en 2019 (consommation annuelle : environ 36’000 litres).

  1. Déclin et renouveau de l’hospice du Simplon

A – Le tunnel et le déclin de l’hospice

Le premier projet de tunnel que nous avons trouvé date de 1863. Dans les faits, c’est en août 1898 que deux équipes d’ouvrier commencent à creuser le tunnel du Simplon, à Brigue et à Iselle. Elles se rencontrent en févier 1905 tandis que le premier train traverse le tunnel (19.7 km) le 25 janvier 1906 : la ligne rapide Paris-Milan est désormais fonctionnelle. Cette aventure, ainsi que celle du Gothard, transformeront l’appréhension des Alpes. Il n’y aura plus besoin de franchir les cols alpins au pour traverser l’Europe. En 1899, l’hospice héberge vingt-sept mille ouvriers italiens. Quelques années plus tard, en 1909, le nombre de passants a tellement chuté que le chapitre se préoccupe de cette situation. Les chanoines forment le projet de construire un hospice à Brigue afin de rester au service du passage, mais cela ne se réalise pas.

En 1926 naît l’idée d’établir au Simplon une colonie de vacances, pour y recevoir des jeunes. Cela se réalisera dès le 1er juillet 1933 et jusqu’en août 2001. Dès lors, la communauté religieuse est présente seulement l’été, les chanoines nommés à l’hospice étant vicaires de paroisses pour les temps de Noël à Pâques. Cette évolution se retrouve dans la comptabilité du Simplon qui ne forme plus une entité à part dès 1934. Elle est intégrée à celle de l’administration centrale de la Congrégation. Les chanoines pensent même vendre l’hospice du Simplon. Durant la seconde guerre mondiale, l’hospice héberge quelques six cent soldats, l’armée ayant construit un réfectoire sur la place devant la porte d’entrée. Au galetas, les soldats ajoutent un plancher vers la fin octobre et le début novembre 1939. Ils l’isolent avec des vieux journaux envoyés par leurs familles qu’ils recouvrent de carton bitumé, fixé par des listes de bois clouées à 60 cm de distance. L’espace isolé en soupente permet d’installer des dortoirs de fortune d’une surface de 1’200 m2.Le 11 janvier 2006, ces journaux sont jetés dans une benne à papier de 40 m3. En 1939, le prévôt Adam fait établir un bilan financier de l’ensemble de la Congrégation et a remarque qu’elle est au bord de la faillite. Ainsi l’hospitalité gratuite est-elle abolie avec l’approbation du Saint-Siège. Les données de l’époque chamboulent la tradition d’hospitalité.

B – La spiritualité de la montagne

En 1959 est nommé Prieur du Simplon le chanoine Gratien Volluz, guide de montagne. Homme de prière et d’action, il est fasciné par la beauté de la montagne et pense qu’elle peut devenir un chemin d’humanisation. L’effort physique, le dépassement de soi, la beauté de la montagne invitent à la contemplation. Effort, silence et prière peuvent ressourcer l’homme pour retourner vivre pleinement son quotidien. Animé de ces intuitions, il développe une « spiritualité de la montagne » dont sa prière du pèlerin de la montagne est le fleuron. Citons son dernier paragraphe afin d’en saisir l’esprit : « Créé par amour, pour aimer, Fais, Seigneur, que je marche, Que je monte, par les sommets, Vers Toi, Avec toute ma vie, Avec tous mes frères, Avec toute la création, Dans l’audace et l’adoration. »

Cette vie qui le comble, il va la partager, particulièrement avec des jeunes, lors des pèlerinages alpins qu’il organise. C’est un bel alliage de sport, de prière et d’amitié. C’est ainsi que débutent les retraites de classe. L’hospice se met à revivre. C’est une pastorale de la beauté qui va se développer pour aérer l’esprit de l’homme contemporain, absorbé dans son travail et stressé. C’est aussi à cette époque que se développe en Valais le tourisme hivernal. L’hospice se veut alors une maison de Dieu, qui invite à élever le regard par le visible jusqu’à l’invisible. Cette touche spirituelle donne le repos et la paix du cœur.

Les chanoines reviennent vivre à l’hospice à l’année. La comptabilité se sépare de celle de l’administration générale et devient à nouveau une entité à part. La grange-écurie se transforme : les vaches cèdent le pas à des chambres d’hôtes, la toit de la grange devient un palais de l’alpiniste amateur. Le chauffage central est modernisé et tient enfin son office. Le chanoine Volluz fait installer les premières douches munies d’eau chaude, bref, la vie reprend, mais en août 1966, ce même chanoine fait une chute mortelle dans les gorges de Gondo lors d’un exercice avec des jeunes. C’est un passage difficile, mais l’impulsion qu’il a donnée à l’hospice se poursuit, dans l’audace et l’adoration.

C – La Ribordine

L’hospice du Simplon est situé dans une région ayant un climat sec qui convient à la vie humaine. Dès que la maison est mieux chauffée, les personnes plus âgées peuvent y habiter et renforcer ainsi la vie de la communauté religieuse. C’est ainsi que le chanoine Maurice Ribordy vient passer sa vieillesse au Simplon, qu’il abandonnera à l’âge vénérable de 92 ans pour être hospitalisé. Trop âgé pour braconner, il continue néanmoins à produire sa célèbre Ribordinne, soit une macération alcoolisée d’herbes de montage qu’il fait déguster aux hôtes de la maison. Cette présence donne à la maison une chaleur plus humaine et rajeunit le cœur du vieillard. Depuis lors la communauté est renforcée par la présence de religieux plus âgés.

D – L’accueil des familles

En 1996, le premier plan global de restauration de l’hospice est discuté et approuvé par les autorités décisionnelles de la Congrégation du Grand-Saint-Bernard. Une nouveauté est acceptée, celle d’ajouter les toilettes et douches dans chaque chambre. Cette décision vise une nouvelle priorité pastorale du monde contemporain. L’hospice a été fondé pour sauver des vies à l’endroit le plus dangereux de la route rapide reliant Paris à Milan. Aujourd’hui, le lieu périlleux que les chanoines désirent soutenir, c’est la vie de famille. Aussi ces chambres sont prévues pour accueillir des familles avec des enfants en bas âge. De plus, la disposition des salons a été repensée pour avoir une partie bruyante aux alentours de la cage d’escaliers centrale, le reste du bâtiment étant silencieux. Cette restauration permet aussi d’accueillir des groupes de jeunes en laissant à leur disposition les sanitaires à l’étage.

  1. L’Hospice du Simplon aujourd’hui

A – La structure d’accueil

Le 20 juin 1832, l’évêque de Sion, consacre l’église de l’hospice, qui occupe le quart sud-ouest du bâtiment. Les religieux l’ont meublée de stalles empire en 1834 et 1843, d’un orgue en 1836. En 1841, deux peintres français, Nélaton et Carlin ont réalisé des peintures murales, en reconnaissance de l’hospitalité reçue un an plus tôt. L’église est restée en l’état jusqu’en 1973. La nombreuse affluence aux messes ainsi que l’effet des modes ont participé à une rénovation radicale qui a vidé le chœur de son mobilier liturgique pour y mettre un autel de pierre verte et une croix de bois sur les fresques repeintes en vert. Au cours des années, les chanoines ont essayé de redonner à cette église une harmonie. En 1995, Klaus Kegelmann, peintre d’icônes a réalisé un grand Christ à la Cimabue et quatre icônes des célestes protecteurs des chanoines du Grand-Saint-Bernard, les saints Nicolas, Bernard, Augustin et sainte Monique. En 2005, les stalles ont été remontées au galetas de l’hospice.

Les caves ont été bétonnées en 1965 et certaines ont été aménagées en lieux de détente pour la jeunesse : salle d’alpinisme et plusieurs salles de baby-foot et ping-pong. Ainsi l’hospice peut garder une ambiance de maison religieuse dans les étages et de détente au rez-de-chaussée, naturellement insonorisé grâce aux voûtes.

Les ruraux ne permettent plus une vie en autarcie. Ils sont loués à des paysans et la maison de Mittebäch sert d’ermitage durant l’été. L’hospice possède encore des grandes forêts qui ont perdu leur utilité depuis l’installation du chauffage central au mazout. Conçu pour héberger 300 personnes, l’hospice a diminué sa capacité d’accueil au cours du vingtième siècle pour arriver à ce jour à une capacité de 130 personnes.

B – Les relations avec la Congrégation du Grand-Saint-Bernard

Depuis l’acceptation d’envoyer des religieux ouvrir une œuvre d’hospitalité au col du Simplon, la Congrégation a toujours eu le souci que ce ne soit pas l’œuvre d’un seul homme, mais d’une communauté religieuse. Aussi nous y trouvons habituellement un supérieur, le recteur, puis le prieur dès 1812, accompagné de deux prêtres et d’un frère. Cette communauté permet d’assurer la prière chorale sur la montagne, c’est à dire le chant des psaumes et la louange de Dieu. Ensuite chaque membre de la communauté exerce une charge au service du bien commun, soit par exemple l’économat ou l’accueil des passants. Aujourd’hui la communauté se compose de trois religieux prêtres et d’un laïc familier de l’hospice.

Un second souci de la Congrégation a été de garder un lien de filiation de l’hospice du Simplon par rapport à celui du Grand-Saint-Bernard. Cela se voyait à l’église. Il existait la stalle du Prévôt et celle du Prieur, pour qu’à chaque prière l’on ait devant les yeux cette place vide du supérieur général qui représente l’unité, le lien de communion entre les religieux des diverses maison. Du point de vue financier, cette dépendance se vivait avec les honoraires de messes des religieux du Simplon qui devaient être envoyés à l’hospice du Saint-Bernard comme compensation des frais d’entretien des religieux du Simplon durant leur formation et leur vieillesse. En 1871, le prieur du Simplon convertit ces dons en un versement de cinq cents francs par année à la caisse principale de la Congrégation. Actuellement, cette dépendance se vit en remettant à la caisse commune de la Congrégation les bénéfices annuels ou en demandant de l’aide à cette même caisse commune pour équilibrer la comptabilité.

Une question plus récente, due à la baisse du nombre de vocations religieuses a été de savoir dans quelles œuvres les chanoines du Saint-Bernard doivent s’investir de manière plus urgente et quelles œuvres ils peuvent abandonner. En 1995, la Congrégation a abandonné la desservance le la paroisse de Vouvry après plus de 750 ans de présence, mais elle a gardé l’hospice du Simplon, une maison sur la route des hommes aujourd’hui.

C – Relations avec les environs, les « locaux »

Depuis les réformes liturgiques qui ont suivi le deuxième concile du Vatican, la messe est célébrée en langue vernaculaire. Dans un souci de service de la communauté locale, les chanoines assurent habituellement à l’hospice les messes dominicales en allemand, à moins qu’un groupe logé dans la maison ne parle une autre langue. Dans ce cas la messe est multilingue.

Pour les travaux d’entretien et de réparations de l’hospice, l’hospice fait habituellement appel à des entreprises de Simplon-Village ou de la région, pour vivre au rythme de la vie des gens du lieu, dans un souci d’intégration réelle qui va des intentions au porte-monnaie.

D – L’esprit

La nécessité de franchir le col du Simplon n’existe plus depuis un siècle, mais l’hospice est toujours desservi par les chanoines du Grand-Saint-Bernard. C’est une maison religieuse qui a comme but premier d’assurer la louange de Dieu sur la montagne. Les gens peuvent s’y arrêter pour se ressourcer, pour prier, pour aller en montagne, pour respirer avant de replonger dans leur quotidien. L’hospice collabore volontiers avec des activités locales dans la mesure où cet esprit de maison religieuse est respecté. Ils ont tenu et tiennent à garder des prés autour de l’hospice, pour que maintenir un lieu de paix, refusant ainsi la spéculation immobilière.

Lorsque de belles manifestations passent du stade familial ou amical au stade touristique, l’hospice se retire pour garder sa spécificité de maison de Dieu, de témoin silencieux de l’infini dans ce monde bruyant. Les religieux recherchent leur indépendance par rapport au tourisme et à l’armée. Dans cette ligne de pensée, à l’occasion du transfert des taxes de séjour du canton aux communes, la commune de Simplon-Village a reconnu par écrit que l’hospice n’est pas un hôtel mais une maison religieuse.

  1. Conclusion

Les dernières restaurations de l’hospice ont équipé le bâtiment pour avoir des structures d’accueil ajustées aux besoins de notre temps. Les camps de jeunes ont été abandonnés, il n’y a plus de guide de montagne parmi les religieux. Il est cependant possible d’y maintenir une communauté religieuse « vieillissante» qui assure une présence orante, ce devoir de louange avec une activité pastorale pour l’accueil des hommes de ce temps, dans un climat spirituel, dans un milieu qui se veut inviter à la contemplation.

L’histoire de l’hospice du Simplon est en tension entre les besoins des hommes et ce que peut fournir l’hospice, entre les contraintes politiques et le désir de liberté d’action des religieux. L’histoire permet de comprendre la raison de religieux francophones au sommet d’un col germanophone dont la vocation première était militaire et stratégique. De plus l’histoire nous apprend à être présents au bon moment, c’est l’art de l’Eglise que d’aider l’homme à vivre le moment présent, pleinement.


Bibliographie principale

Archives du Grand-Saint-Bernard (AGSB)

Archives de l’Hospice du Simplon (AGSB SIM)

Céard Robert, Souvenirs des travaux du Simplon par R. Céard, fils de feu N. Céard, sous l’inspection duquel ont été exécutés les travaux du Simplon, Genève 1837.

Duc Etienne-Pierre, La maison du Grand-Saint-Bernard et ses très révérends prévôts, Aoste 2000 (2ème édition).

Quaglia Lucien, La Maison du Grand-Saint-Bernard des origines aux temps actuels, Martigny 1972.

[1] AGSB 4425, p. 4 et 5. Arrêté du Préfet du Léman du 21 fructidor an 9 (8 septembre 1801).

[2] Voir Duc, p. 277-278.

[3] Céard, page IV pour la longueur des deux itinéraires.

[4] Voir Céard, p.15-16, la note 1. C’est l’intervention de Charvet qui permet d’avoir cette belle dotation, le décret est publié à la p.16.

[5] Céard, p. 20, le paragraphe « Hospice projeté ».

[6] Céard, p. 36.

[7] SNOECK C. A., Promenade aux Alpes, s.l., s.e., 1824, p. 82.

[8] AGSB 4433 Compte courant de la mère Maison du Grand St Bernard avec la fille la Maison du Simplon. Etabli par Filliez dès septembre 1826.

[9] AGSB 4415/59, original scellé d’où sont tirées les citations qui suivent.

[10] Voir AGSB 4424/48, la quittance de l’Etat, comprenant les trois versements, dont le dernier est constitué d’une créance de 2’400.- frs du 13 octobre 1817 sur le séminaire de Sion et 360.- frs comptant, ce qui donne 2’760 francs de Suisse ou 4’000 francs de France.

[11] Voir le rapport de Perregaux en AGSB SIM B3/2 et les 21 plans originaux en AGSB SIM B3/5.

[12] Voir AGSB 4424/20, 14 septembre 1828.

[13] AGSB 4424/25, 2 novembre 1828.

[14] Voir AGSB 4433, au 14 août 1832. Elle a coûté 272 livres de Milan.

[15] Duc, p. 285.

[16] Archives nationales françaises à Paris, cote F 15 1186.

[17] Voir Duc, p. 284.

[18] Voir le registre AGSB SIM G3/5, au 2 septembre 1845.

[19] Voir AGSB 4440. Le 29 mai 1860, le chanoine Borter écrit au prieur du Simplon Deléglise au sujet de la reconstruction « du bâtiment de la scierie et du moulin » à la suite d’une avalanche qui a détruit ce bâtiment.

[20] Voici les coordonnées de la turbine actuelle : chute de 30 m, débit maximal de132 l/s (production maximale en juin) pour une puissance de 25.1 kWh. Sa production annuelle s’élève à environ 83’000 kWh.


 

Extrait de l’ouvrage du Chanoine Lucien Quaglia :
La Maison du Grand-Saint-Bernard des origines aux temps actuels

Au début du XIXe siècle, le champ de l’hospitalité exercée par le Saint-Bernard se double par la création de l’hospice du Simplon dans les circonstances que nous allons exposer.(46)

– Par la victoire de Marengo, le 14 juin 1800, Napoléon s’était assuré la domination de la Haute Italie qu’il songea aussitôt à relier à la France par une bonne voie de communication. Le 7 septembre 1800, il donna l’ordre de commencer la route de Genève à Domodossola par le Valais et le Simplon. Le tronçon de Glis à Gondo fut commencé en 1801. Il présentait de telles difficultés que, malgré la multitude des ouvriers (plus de cinq mille parfois), il ne fût viable qu’en 1805. Son achèvement demanda encore plusieurs années. Ce tronçon, construit sous la direction de l’ingénieur en chef Nicolas Céard, coûta huit millions de francs.

Napoléon, lors de son passage du Grand-Saint-Bernard en mai 1800, avait hautement apprécié l’utilité de cet hospice. Il résolut d’établir un hospice monumental au sommet de la nouvelle route au milieu du tronçon Brigue-Gaby. Le 21 février 1801, sans même consulter les chanoines du Saint-Bernard, il décréta la création sur le Simplon d’un hospice en tout semblable à celui du Saint-Bernard. Le même décret obligeait la République cisalpine à doter l’Ordre du Saint-Bernard, à qui le nouvel hospice était confié, de biens-fonds rapportant vingt mille francs annuellement et cela dès le 21 mars de la même année.

Comme cette création demandait du temps et qu’un hospice serait fort utile durant la construction de la route, les maîtres d’oeuvre demandèrent au gouvernement l’installation d’un hospice provisoire. Le vieil hospice était tout indiqué (47). Dès le 30 juin 1802, le prévôt y envoya le chanoine Gabriel d’Allèves pour commencer l’exercice de l’hospitalité en attendant les dispositions du chapitre. Celui-ci se réunit le 31 août 1802. Il décida d’accepter la desservance de l’hospice parce qu’elle n’était qu’une extension de son activité hospitalière. Au reste la bienveillance magnifique des consuls envers le Saint-Bernard lui en faisait un devoir. Il réserva toutefois l’approbation du Saint-Siège. Il désigna comme premier recteur provisoire le chanoine Laurent-Hyppolite Ballet laissant au prévôt le soin de lui assigner un compagnon.

Avant la fin de l’année, trois religieux étaient établis dans le vieil hospice fort délabré, bien loin d’être un magnifique château féodal en parfait état, comme l’avaient écrit les Français aux chanoines du Saint-Bernard, il n’était qu’un paradis pour la vermine et les rats. Le toit était en si mauvais état que la pluie ou la neige entrait dans la maison quand il faisait du vent. L’hiver, sauf dans les deux chambres chauffées, ” tout y gèle à fendre “. D’Allèves écrivait en 1810: ” Il est incomparablement plus dur d’y rester qu’à l’hospice du Grand-Saint-Bernard “. Sa destination durant les cinq dernières années explique son état : d’abord prison pour les Valaisans accusés de trahison (du point de vue français), il fut ensuite occupé par les Autrichiens, puis par les Français.

On dut s’occuper d’aménager la maison. Il fut convenu avec la famille Stockalper d’une location de vingt louis d’or pour le bâtiment et de trente pour les montagnes et les prés. En outre, les enfants du baron avaient droit à la nourriture et au logement dans l’hospice durant l’été; par contre les chanoines devaient être hébergés au château Stockalper lors de leurs passages à Brigue.

Dotation. – Aux termes du décret du 21 février 1801, la République cisalpine devait constituer un revenu de vingt mille francs comme dotation du Simplon. Charvet, commissaire de la route du Simplon, demanda à cette république de faire un noble geste en faveur de l’hospice. Par décret du 12 novembre 1802, la République italienne assigna définitivement à l’hospice une propriété située dans les communes de Guardabiate et de Corbesate provenant du monastère Senatore de Pavie, monastère supprimé, et mesurant deux mille sept cent nonante-neuf perches de Milan et une autre, située dans les communes de Carpignago et de Torre del Mangano, provenant des cisterciens supprimés de la chartreuse de Pavie et mesurant mille neuf cent dix-neuf perches. Les deux terres ensemble étaient estimées valoir quatre cent trente-cinq mille six cent soixante-neuf francs et procurer un revenu annuel de vingt et un mille sept cent quatre-vingt-trois francs. Les chanoines du Saint-Bernard ne pouvaient entrer en possession de ces biens ecclésiastiques sans l’autorisation du Saint-Siège. La Sacrée Pénitencerie les autorisa, le 25 février 1803, à garder ces biens à la condition qu’ils soient disposés à s’en tenir aux ordres de l’Eglise quant à leur restitution.

Deux autres fermes, celles de Tagnani et de Santa Cristina situées à Borgomanero (Novare), estimées à quarante mille francs, furent affectées en 1804 à l’entretien du Simplon par la République cisalpine, en compensation de l’insuffisance des biens de la dotation.

Après la chute de Napoléon, l’Autriche, qui avait repris possession du Milanais, était-elle disposée à maintenir la dotation du Simplon? Des oppositions étaient à prévoir. Les chanoines demandèrent au Saint-Siège une ligne de conduite. Il leur fut répondu, par l’entremise du nonce de Lucerne le 12 février 1816, qu’il n’y avait pas lieu de craindre un changement. La dotation fut maintenue.

Construction. – En 1801, le prévôt et le général Turreau se rendirent au Simplon pour un premier examen des lieux où devait se construire l’hospice. En septembre de la même année, d’Eymard, préfet du Léman, un chanoine député par le prévôt et des experts choisirent définitivement l’emplacement de l’hospice en un lieu spacieux à l’abri des avalanches et à proximité d’un ruisseau, le Krumbach, donnant une eau suffisante. La même année, l’ingénieur Lescot en dressa le plan. Son exécution n’aurait pas coûté moins de huit cent mille francs. Céard l’estima trop coûteux et déclara que le devis ne devait pas dépasser le demi-million. Lescot fit un deuxième plan en se limitant au strict nécessaire; ce plan fut proposé à Céard par l’ingénieur Plainchant, Lescot étant mort entre temps à Brigue. Céard critiqua les dimensions exagérées du clocher et de l’église pour un hospice. Plainchant ne se laissa pas décourager et envoya son plan à Paris. Le Ministère de l’intérieur était si absorbé par la construction de la route qu’il laissa dormir ce plan jusqu’en 1808, année où l’ingénieur Houdourat commença à creuser les fondements de l’hospice. Ce travail fut bientôt abandonné. Le recteur d’Allèves se plaignit amèrement à l’ingénieur Plainchant, par lettre du 23 janvier 1810, du retard de la construction de l’hospice et menaça d’abandonner le Simplon si l’on ne se mettait promptement à l’oeuvre. Cette lettre ne fut pas sans effet. Le 11 juin 1811, on mit en soumission la construction de l’hospice pour trois cent quarante mille francs Ce fut sans succès.

Ce n’est qu’en août 1813 que fut posée la première pierre sous laquelle on plaça une plaque de métal avec cette inscription : La première pierre de l’hospice du Simplon, construit en exécution de l’arrêté des consuls du 2 ventôse an 9 (21 février 1801) a été posée août MDCCCXIII par le comte Claude Philibert de Rambuteau, préfet du Simplon sous le règne de Napoléon le Grand Son Excellence le comte de Montalivet étant ministre de l’intérieur, Monsieur le comte Molé, directeur général des Ponts et Chaussées. Dans la pierre fut placé un écrin renfermant cent trois médailles de bronze, souvenirs des hauts faits de Napoléon et de la Grande Armée, entre autres : Campo Formio, les Pyramides, Austerlitz, le passage du Saint-Bernard; la plus récente représente la marche sur Moscou en 1812. Après la pose de la première pierre, la bâtisse de l’hospice avança sous la direction de l’entrepreneur Mosca. La construction atteignait au premier étage quand survint la débâcle de Napoléon. Les Français s’enfuirent du Valais et le département du Simplon s’effondra comme un château de cartes. La bâtisse du Simplon passa à l’arrière-plan sauf pour l’entrepreneur Mosca qui, n’ayant rien reçu de la France, demandait pour ses travaux quinze mille francs au Valais.

Le Valais les lui paya mais n’entendait pas pour autant prendre en charge les obligations que l’empire avait assumées relativement à l’hospice du Simplon, car ses finances étaient en détresse. Le Saint-Bernard de son côté ne se sentait aucunement tenu à continuer à ses frais un hospice que l’empire lui avait imposé. Interrogé par l’Etat, il répondit qu’il avait l’intention de continuer l’hospitalité au Simplon, mais qu’il ne pouvait assumer les frais de la bâtisse. Cependant, à la demande de l’Etat, il voulut bien accepter d’achever l’hospice à ses frais, mais à certaines conditions qui ne furent pas agréées et qui donnèrent lieu durant dix ans à de vifs débats. Il sembla impossible d’arriver à une entente au sujet du remboursement des quinze mille francs payés à Mosca, de la jouissance du bâtiment, de la surveillance de l’Etat et de l’assignation des bois nécessaires, pour ne signaler que les différends les plus importants.

Les tractations devinrent particulièrement vives à la fin de 1824. Le Valais mit le chapitre devant cette alternative : ou bien le Saint-Bernard s’en tient au décret de fondation du Simplon avec obligation de rendre ses comptes à l’évêque et au Conseil d’Etat, ou bien il consent à mettre à exécution les propositions faites en 1820. Le chapitre répondit le 16 novembre 1824, par un ultimatum : il s’engage à construire l’hospice si le gouvernement renonce aux quinze mille francs, à toute prétention sur les bâtiments, au contrôle des comptes et s’il accorde l’exemption des droits d’entrée pour les approvisionnements. Il déclara n’être pas tenu aux propositions de 1820, puisque d’autres avaient suivi. Le Saint-Bernard s’attira une réponse ” fulminante ” de l’Etat qui le sommait de présenter les comptes de l’hospice du Simplon à la résidence épiscopale le 9 décembre. Le 3 décembre, le prévôt écrivit à l’Etat que la maison ne se regarde pas comme liée par les décrets de Napoléon et qu’elle refuse de rendre compte. Quelques jours après cette rupture diplomatique, le Saint-Bernard proposa un compromis : il payerait les quinze mille francs et l’Etat renoncerait à toute reddition de comptes. La Diète du 27 mai 1825 accepta et elle passa la convention définitive le 25 octobre 1826 : le Saint-Bernard prend à sa charge la construction de l’hospice, y compris les quinze mille francs déboursés par l’Etat, et obtient par contre toute liberté d’action dans la construction de l’hospice, l’exercice de l’hospitalité et l’administration.

Dès le 25 septembre 1825, la commission capitulaire décidait d’envoyer deux religieux au Simplon pour s’occuper de la bâtisse de l’hospice. Le chapitre du 29 août 1826 désigna pour cet office les chanoines Nicolas Giroud et Etienne Pellaux, prieur du Simplon. Sous leur direction, selon les plans de l’architecte Perregaux, domicilié à Lausanne, l’hospice fut achevé en cinq ans. C’est une bâtisse remarquable de soixante-quatre mètres sur vingt, et d’un volume de vingt-six mille mètres cubes. Elle peut contenir trois cents lits. La façade, de style empire, les murs en pierres de taille, jusqu’au premier étage, le haut escalier et la porte monumentale en font un bâtiment solennel. Le coût fut de cent cinquante mille francs environ. (48)

L’hospice étant suffisamment aménagé, le 21 novembre 1831, le prévôt Filliez y conduisit ses chanoines du vieil hospice. Le 20 juin 1832, Fabien Roten, évêque de Sion, consacra l’église et le maître-autel. L’église occupe le quart sud-ouest du bâtiment. Son architecture a été soignée. Les religieux eurent soin de la meubler de stalles en 1834 et 1843, d’un orgue en 1836 et, en 1841, de peintures murales. Celles-ci représentent saint Augustin et saint Nicolas entourant la statue de saint Bernard, placée sur le maître-autel; au-dessus, les trois vertus théologales et, au sommet, dans le demi-cercle de la voûte, une gloire céleste. Elles sont l’oeuvre de deux maîtres français, Nélaton et Carlin, qui les firent en reconnaissance de l’hospitalité reçue en 1840.

Pour l’éclairage du vaste hospice, on recourut à un moyen très intéressant : l’installation en 1906, au rez-de-chaussée, d’une turbine actionnée par les eaux du lac voisin de Rotelsch. Le chauffage central y fut installé en 1911.

Observance. – Les religieux résidant au Simplon n’avaient d’autres règles à observer que celles du Saint-Bernard. Après que Napoléon eut rompu avec le pape, son attitude se fit plus dominatrice à l’égard de l’Eglise. Le Simplon s’en ressentit. Le 19 mars 1808, un décret impérial, concernant l’hospice du Mont-Genèvre et appliqué au Simplon, établissait un contrôle sur l’administration de ces hospices et ordonnait aux ministres de l’intérieur et des cultes de leur composer un règlement. Le 15 mai, le ministre de l’intérieur demandait au prévôt de lui soumettre un projet et, le 25 juin, le prévôt envoyait au Simplon le règlement adopté. Celui-ci s’inspire des constitutions du Saint-Bernard tout en contenant quelques particularités que nous mentionnons : au Simplon, il y aura neuf religieux; si l’hospice fait des déficits, le gouvernement les couvrira; la discipline interne est calquée sur les séminaires; les domestiques seront au nombre de huit, dont deux servantes, ils rempliront l’office de marronniers; la clôture sera observée; le prieur du Simplon aura le premier rang après celui du Saint-Bernard; les chanoines auront leur chapitre conventuel où ils traiteront de la discipline et de l’administration locale sous la présidence du supérieur résidant. L’empire tombé, on ne se soucia plus du tout de ces constitutions de Napoléon. Le chapitre de 1831 renouvela l’obligation de suivre les constitutions du Saint-Bernard. Un règlement, en 1832, les adapta aux circonstances particulières du Simplon : les religieux ne sont pas tenus à la messe et à l’office conventuels, mais doivent dire l’office ensemble; l’horaire de la journée est le suivant :

5h. lever,

5h.30 prière et méditation,

6h. petites heures, puis messe, déjeuner.

Matinée : lecture, études ou autres occupations convenables.

Après-midi : récréation ne dépassant pas deux heures. Limites pour les promenades : du côté de Brigue, la croix; du côté de Simplon-Village, la Coupure; ailleurs, rester en vue de l’hospice. Les descentes au village du Simplon seront rares. Défense de s’exposer dans les précipices.

17h. office, des vêpres aux laudes,

18h. souper et récréation,

20h.30 prière et lecture de la méditation du lendemain.

Le dimanche, messe chantée à 10 heures, lecture spirituelle commune à 14 heures et lecture de la règle de Saint-Augustin.

Ce nouvel hospice fut approuvé en 1833 par le pape, qui lui accorda participation à tous les privilèges et faveurs de l’hospice du Grand-Saint-Bernard. Le nonce Philippe de Angelis exécute le mandat papal le 15 juin 1834.

Régime. – En dépit des constitutions de Napoléon, l’hospice du Simplon n’eut pas neuf religieux, mais généralement trois prêtres et un frère. Le recteur d’abord, puis dès 1812, le prieur est supérieur de la communauté et dirige l’administration de l’hospice. (50)

Administration – Organe. – L’administration de l’hospice du Simplon fut d’abord exercée par le recteur. En 1806, le recteur Ballet demanda que le procureur général fût chargé de l’administration extérieure. Le procureur s’occupa dès lors des fermes de dotation de Lombardie.

En vertu des constitutions de 1808, l’administration du Simplon fut obligée à rendre ses comptes chaque année à l’évêque et au préfet du Valais et à en expédier des doubles aux Ministères de l’intérieur et des cultes. Cette mainmise impériale dura autant que l’Empire. L’Etat du Valais voulut la continuer mais se heurta à l’opposition irréductible des religieux qui confièrent au seul prieur l’administration du Simplon.

Dès 1830 environ, le prieur ne perçoit plus les revenus des fermes de Pavie, mais le procureur qui lui envoie les sommes nécessaires au train de l’hospice. Peu à peu, l’autonomie administrative du Simplon est absorbée par la procure. En 1889, Camille Carron, procureur, répondant à une question de son frère Angelin, prieur du Simplon, lui déclare qu’il remplit la fonction d’économe et que c’est le procureur général qui administre. Cependant les comptes du Simplon continuent d’être présentés au chapitre et approuvés à part de ceux de la procure jusqu’en 1934. Dès lors, ils sont incorporés aux comptes de la procure pour être présentés au chapitre.

Exercice de l’administration. – Le recteur Ballet acheta, de ses économies en 1806, l’alpage dit Bärnetscha, situé dans la commune du Simplon, sous Engeloch (N.7). Le Saint-Bernard acquit pour le Simplon en 1808 des immeubles à Domodossola, soit deux prés, le Lazareto et le Cantarana, une forêt contigüe au couvent des capucins, une grange et une écurie. Par décision du chapitre de 1809, le recteur du Simplon devait payer à la procure du Saint-Bernard le 5% des sommes engagées dans ces achats. En 1811, ce taux fut réduit à 4%, mais le recteur du Simplon dut livrer à la procure cent louis provenant du spolium du recteur Ballet, mort en 1807 à Villanova, tandis qu’il faisait avec le procureur la visite des fermes d’Italie. La ferme de Domodossola s’augmenta, vers 1837, de biens achetés à l’illustre Maurice Stockalper.

En 1859, le Saint-Bernard vendit la ferme de Santa Cristina pour trente-deux mille cinq cents francs qu’il affecta à l’achat de Saint-Oyen. Comme la ferme de Santa Cristina faisait partie de la dotation du Simplon, en compensation, la procure céda totalement au Simplon les biens de Domo et renonça aux intérêts payés jusqu’alors. Cette ferme de Domo jouait, par rapport à l’hospice du Simplon, le même rôle que celle de Saint-Oyen relativement au Grand-Saint-Bernard.

Le déplacement de la communauté du vieil hospice au nouveau conduisit à un déplacement des propriétés. De 1825 à 1883, par des achats successifs, l’hospice acquit la vaste propriété de Mittebäch (plus de cinquante hectares) d’où il tire le bois de chauffage et de construction et où il paît son bétail durant une partie de la bonne saison. Il se constitua encore une montagne sur le plateau du col en achetant celle de La Souste en 1831, puis celle de Rotelsch en 1896. Ces acquisitions permirent à l’hospice d’abandonner, en 1840, l’alpage de Spitlematten qu’il louait des Stockalper et celui de Bärnetscha qu’il vendit en 1872 pour agrandir celui de Mittebäch.

Des expropriations faites à Domo en raison de l’établissement du chemin de fer firent que le Simplon aliéna de 1888 à 1910 toutes ses propriétés de Domo et réalisa une somme dépassant cent mille francs.

Les honoraires de messes des religieux du Simplon devaient être envoyés à l’hospice du Saint-Bernard comme compensation des frais d’entretien des religieux du Simplon durant leur formation et leur vieillesse. En 1871, le prieur du Simplon obtint que ces honoraires restassent au Simplon moyennant le versement à la procure de cinq cents francs chaque année. (51)

Administration de la route. – Pour subvenir à l’entretien de la route une taxe fut perçue sur les bêtes de somme et les voitures par le cantonnier du plateau (N.6).

Cette charge fut confiée ensuite aux religieux qui durent, comme employés d’Etat, prêter serment au gouvernement en 1810. Dès juin 1811, le capitaine Escher choisi par le prévôt perçut les taxes à La Barrière construite à travers la route. Cette fonction était fort onéreuse. Les religieux tentèrent de s’en libérer, mais ne réussirent pas avant l’année 1813. Les entrées de La Barrière étaient

en 1811 : 13 953 fr. / les dépenses pour la route 6 863 fr.

1812 : 34 257 fr. / 34 257 fr.

1813 : 24 745 fr. / 33 325 fr.

Dès lors Escher continua, et durant de longues années, de percevoir les taxes pour le compte de l’Etat du Valais.

Hospitalité. – Les chanoines du Saint-Bernard demeurant au Simplon exercèrent l’hospitalité dans le vieil hospice puis dans le nouveau comme ils le faisaient sur le Grand-Saint-Bernard. La circulation était si intense que certains soirs, le nouvel hospice se révélait insuffisant. Durant la seule année 1899, vingt-sept mille ouvriers italiens furent hébergés. Ils sont innombrables les voyageurs de toute qualité qui y reçurent l’hospitalité. Il nous plaît de signaler le passage au Simplon, le 9 janvier 1911, d’Achille Ratti, le futur Pie XI. L’évêque de Sion, Victor Bieler, passa plusieurs étés à l’hospice du Simplon; il y célébra même sa première messe le 16 juillet 1907.

Par suite du percement du tunnel du Simplon en 1906, l’hospice perdit tout d’un coup, en grande partie, sa clientèle. Dès 1909, le chapitre se préoccupe de cette situation et désigne trois chanoines pour l’étudier. L’année suivante, ceux-ci proposent de construire un hospice pour les pauvres à Brigue ou à Iselle et de diminuer peu à peu le service de l’hospitalité sur le col. Le chapitre retient la proposition d’un hospice à Brigue. Cependant en 1912, il juge bon de temporiser. La question renaît en 1925 : faut-il chercher un nouveau but à l’hospice du Simplon? De nouveau le chapitre confie ce problème à une commission qui propose en 1926 d’établir au Simplon une colonie de vacances sous le nom de Colonie alpine Pie XI; on y recevrait surtout des jeunes italiens, les revenus de l’hospice provenant d’Italie. Le chapitre diffère sa décision. Même attitude en 1928. Enfin en 1932, sur la proposition du prieur Candide Borgeat, soucieux de l’utilisation de l’hospice, le chapitre décide d’y tenir des colonies de vacances dès le 1 er juillet 1933, selon la proposition de 1926.

Elles s’y tinrent en effet, durant quelques années, gratuitement en faveur d’enfants valaisans de familles peu aisées. Puis elles reprirent dès 1947 sous la forme de cours de vacances pour étudiants. Mais, les conditions financières du Saint-Bernard ayant totalement changé, ces étudiants doivent payer leur pension.

Durant l’hiver aussi, l’hospice devient une ruche bourdonnant d’activité. En 1940, le prévôt Nestor Adam y établit le scolasticat du Saint-Bernard, qui mué en collège alpin, dès 1946, s’ouvre non seulement aux scolastiques du Saint-Bernard, mais à tous les étudiants qui désirent bénéficier de l’air tonique du Simplon durant leurs premières années d’études classiques. Ce collège compte une trentaine d’étudiants en 1951, quand il se clôt pour permettre l’ouverture de celui de Champittet à Lausanne.

Un siècle et demi a profondément modifié la physionomie de la fondation napoléonienne. De militaire, sa route est devenue une des grandes artères du tourisme. L’hospice a cessé d’être un rouage de l’administration impériale et une base stratégique. Il ne connaît plus l’afflux de milliers d’hôtes; mais continue à aider les passants pauvres et à abriter les étudiants durant les cours de vacances. Il se demande ce que l’avenir lui réserve encore…

Martigny, le 15 février 1972.

46 – Les sources utilisées pour cette notice du Simplon sont les archives de l’hospice du Simplon, celles du Saint-Bernard et l’ouvrage de P. Arnold, Der Simplon, Brig 1947, pp.154-192. Nous les citons une fois pour toutes.

47 – Sur le col du Simplon, au lieu-dit Halsen, au-dessus de Gampisch, un hospice existait en 1235, desservi par les chevaliers de Malte et dépendant de l’hospice de Salquenen. Menaçant ruine, il fut vendu en 1590 à Barthélémy Perrig de Brigue. L’hospice étant tombé en ruines, le chevalier Gaspard de Stockalper fit construire vers 1650, à proximité, un édifice important où se continua la réception des passants jusqu’en 1831.

48 – Pour aider à la construction de l’hospice, le prévôt ouvrit un registre, tenu par le garde-barrière, où les passants inscrivaient leurs noms et le montant de leurs offrandes. De 1828 à 1832, cette souscription produisit mille six cents francs.

49 – Le plan primitif plaçait la sacristie devant l’église, dont l’entrée se trouvait au milieu de l’escalier qui va du rez-de-chaussée au premier étage. Le cintre de cette entrée maintenant murée, se voit encore. Perregaux, pour donner plus d’espace à la nef, plaça la sacristie à l’ouest de l’église qui eut son entrée au premier étage.

50 – Liste des supérieurs :

1802 (Juillet et août) Gabriel d’Allèves
1802-1807 Laurent-Hippolyte Ballet
1807-1821 de nouveau Gabriel d’Allèves
1821-1835 Etienne-Sébastien Pellaux
1835 Jean-Baptiste Darbellay
1836-1858 Pierre-Joseph Barras
1858-1861 Pierre-Joseph Deléglise
1862-1875 Basile Frossard
1876-1877 Camille Rosset
1877-1892 Angelin Carron
1898-1910 Maurice Borter
1910-1930 André Favre
1930-1934 Candide Borgeat
1934-1940 Etienne Coquoz
1940-1943 Clément Moulin
1943-1946 Fabien Melly
1946-1950 Antoine Mudry
1950-1952 Lucien Quaglia
1952-1959 René Giroud
1959-1966 Gratien Volluz
1966-1968 Paul Bruchez
1968-1971 Jean Emonet
1971-1974 Jean-Claude Ducrey
1974-1983 Benoît Vouilloz
1983-1995 Klaus Sarbach
1995-2007 Michel Praplan
2007-2009 Jean-Pierre Voutaz
2009-2012 Daniel Salzgeber
2012- 2015 Jean-Pascal Genoud
2015- …   François Lamon

51 – Pour compléter ces données sur l’administration du Simplon voici les dépenses et recettes totales pour quelques années :

1822 recettes 18 275 lires de Milan; dépenses 13 538

1827-1829 recettes 57 558 lires de Milan; dépenses 48 467

1835 recettes 34 737 lires de Milan; dépenses 29 007.

52 – A. Donnet, Relation du voyage fait en Valais en août 1810 par François Bourquenoud le Jeune, dans Ann. val. 1949, p.118.