Gratien Volluz (1929-1966)

Prieur de l’Hospice du Simplon

Volluz

Prêtre et guide de montagne
– Mort en exerçant son métier de guide dans les gorges de Gondo, au mois d’août 1966, à l’âge de 37 ans !
– Il est le grand artisan du renouveau des Hospices par le lancement d’une vraie spiritualité de la montagne.
Dans un monde devenu très technique et rapide, l’homme peine à se trouver. Il est menacé de stress, de fatigue et parfois de désespoir. Dans les années 60, Gratien Volluz saisit ces nouveaux enjeux et propose la montagne comme lieu d’une expérience spirituelle globale.

En montagne, je peux :

– reconnaître dans des gestes concrets mon « désir d’ascension intérieur »
– me débarrasser de ce qui m’encombre
– retrouver les plus authentiques aspirations de mon coeur
– aviver mon besoin de recueillement et de profondeur
– reprendre dans le silence le chemin de la prière
– trouver une école de vie, d’humilité, d’amitié et de courage
– expérimenter combien l’effort physique procure désintoxication, assouplissement, endurance
– découvrir des beautés cachées, coller au réel, m’adapter sans cesse, agir vite et juste, faire le point avec calme
– sentir ma vraie place d’enfant de Dieu dans l’univers.

Monter… vers le plus haut Sommet.

Cette journée-là, il l’avait commencée tôt, comme à l’ordinaire, non pas à l’Hospice du Simplon, mais au val Formazza, derrière le Monte-Leone, avec les séminaristes de Novare, dans leur maison de vacances. La veille, il leur avait donné une conférence sur la montagne, illustrée de diapositives. Puis la soirée s’était prolongée une fois de plus jusqu’à minuit, jusqu’à une heure du matin, en discussions, en partages, au cours desquels il se livrait à fond, entraînant les autres à en faire autant. Il n’aimait pas les demi-mesures, les engagements remplis à moitié, sous quelque prétexte que ce fût. Il aurait eu, ce soir-là, celui d’une fatigue accumulée depuis des semaines et qu’il faudrait porter un mois encore, avant de songer à un peu de répit. Mais, comme il aimait à dire, on se reposera après. On aura l’éternité pour cela.

Il fondait de grands espoirs sur ces contacts avec des frères d’autres régions, d’autres pays. Il n’aimait pas les barrières et « travaillait sur tous les fronts à faire crouler les murs de séparation, à désencombrer les routes de la rencontre fraternelle » (Allocution Noël 1965 au Simplon).

Il fait très beau ce 12 août 1966 : pas un nuage, pas un souffle. Après la messe matinale avec les séminaristes, démonstration, sur le terrain, d’un sauvetage de crevasse au moyen du noeud prussique. Il s’intéresse à la technique, mais il la met à sa place. Dominée, elle sert l’homme; mal assimilée, elle le trahit. Dès qu’un procédé nouveau apparaît, il s’y exerce, il l’enseigne. Mais tout cela, au fond, n’est qu’un moyen, un alibi, un point d’accrochage pour favoriser des rencontres, pour engager les hommes à marcher, à monter. Il quitte le val Formazza vers midi. A 13h20 il est à l’Hospice du Simplon. Il dîne à la cuisine, d’un bol de lait avalé debout. Cela lui arrive souvent. Déjà les étudiants l’attendent au pied du grand escalier pour le cours d’alpinisme quotidien qui commence à 13h30. Il est à l’heure. Il l’exige de chacun et donne l’exemple, tout à la fois prieur de l’Hospice et responsable des cours techniques d’alpinisme et des courses hebdomadaires en montagne.

Vers 16 heures, il part avec un jeune aspirant-guide pour une excursion de reconnaissance dans les gorges de Gondo. Il faut prospecter la région, offrir des terrains d’exercices variés; les jeunes aiment la nouveauté et dans quelques jours commence à l’Hospice une semaine technique pour élèves avancés. Il y a longtemps qu’il a repéré cet éperon se dressant d’un élan audacieux au-dessus de la gorge, près de Gondo. Il avait bien le projet d’aller encore ce soir à Martigny, pour exposer à son supérieur, Monseigneur le Prévôt divers problèmes concernant l’Hospice,  mais cette reconnaissance, souvent renvoyée, il faut y aller cette fois. Ils y sont vers 17 heures. Tout marche bien. Le sommet est atteint avant la nuit. Une halte. Un fruit. Une prière ensemble avant de redescendre par la même voie. A 21h15, il reste moins de cent mètres. Un petit arrêt. Gratien a allumé une cigarette. La nuit est là. Peu importe. La descente en rappel est facile. Comme il fait bon, sur cette petite vire, à goûter le frais après l’ardeur du jour et de l’ascension! Quelques minutes encore. Les dernières. Au moment de rappeler la corde, elle coulisse mal et finit par résister tout à fait. Gratien monte pour la dégager. L’aspirant guide voit soudain la braise de la cigarette rayer la nuit d’un trait lumineux. Choc du corps sur les rochers pour tout en bas dans le pierrier. Gratien Volluz vient de s’en aller vers la Maison du Père. Il en parlait souvent et tout à l’heure encore, le sommet atteint, la prière s’était achevée par ces mots :

Créé par amour, pour aimer,
Fais, Seigneur, que je marche,
Que je monte, par les sommets,
Vers Toi,
Avec toute ma vie,
Avec tous mes frères,
Avec toute la création,
Dans l’audace et l’adoration. Extrait de  « Dans l’audace et l’adoration, Gratien Volluz prêtre et guide », Editions du Grand-Saint-Bernard, 1976

Volluz

Monument dans les gorges de Gondo


 » Le carnet bleu « 

Carnet du pèlerin de la montagne, composé par le Chanoine Gratien Volluz, vers 1960.

LE   PÈLERINAGE   CHRÉTIEN   EN   MONTAGNE

Ami de la montagne, les pages qui suivent sont pour toi, si tu désires donner à ton sport ses complètes dimensions et monter plus haut que la plus haute montagne de la terre… Elles sont pour toi, si tu désires grimper non seulement avec ton corps et tout seul, mais avec toute ta vie, en équipe avec tes frères, avec la création entière qui attend de toi son achèvement.

Elles sont pour toi, si tu veux exaucer ce désir qui peut-être te ronge le coeur, de partir, de quitter les marécages de la médiocrité pour marcher, dans l’audace et l’adoration, vers l’épanouissement total de ta vie, par la communion aux autres dans l’amitié du Christ, le plus haut Sommet. Si tu veux .   .   .    prends et lis . . .      et prépare ainsi ton départ.

Gratien Volluz, Chanoine du Gd-St.-Bernard, Guide de montagne.

*

1 –  Signification du pèlerinage chrétien

1 – Le pèlerinage chrétien est l’expression de l’essence du christianisme.

« La spiritualité du pèlerinage c’est la spiritualité tout court du chrétien, ramassée dans l’essentiel et redéployée dans son aventureuse plénitude » (1) (Besnard A.M.O.P.,  Le pèlerinage chrétien (Cerf 1959) Elle est de toujours et s’y livrer n’est pas rétrograder vers le Moyen-Âge. Le pèlerinage est l’expression la plus vigoureuse de la mystique biblique et chrétienne : du berger nomade en continuel déplacement, du peuple hébreu en marche vers la Terre Promise, de l’Eglise tout entière vers la « maison éternelle du Père ». Ce que nous sommes actuellement, loin du Seigneur, dans la foi et l’espérance, le pèlerinage nous permet aussi de l’être par exercice temporel et charnel; ce que nous sommes devant Dieu. Il nous permet de l’être aussi « à la face des aubes et des soirs, des plaines et des montagnes, dans la réalité de la marche terrestre, en chair et en vérité ».

2 –  Le pèlerinage chrétien est « l’épiphanie de notre existence ».

Epiphanie = pleine manifestation éprouvée par une marche patiente, développée lentement, comme la révélation d’une parole silencieuse qui nous imprègne peu à peu ». Il est l’occasion offerte ou provoquée de vivre à l’image de notre vocation totale, de vivre en ramassé tout le cheminement de notre vie : « Seigneur, je suis un étranger dans ton domaine, un pèlerin comme tous mes pères » (Ps. 39, 13). « Tous, nous  sommes des pèlerins. Celui-là seul est chrétien qui, jusque  dans sa maison et dans sa patrie, se reconnaît n’être qu’un pèlerin » (St. Augustin).

En prenant nos justes distances – par approche ou par éloignement – à l’égard de soi-même, du monde et de Dieu, « nous parvenons à déchiffrer le dessin de notre vocation ». Christianisme complet, le pèlerinage est une sorte de re-création qui met de l’ordre dans le chaos de nos existences.

3 – Le pèlerinage chrétien est la manifestation du sens et du but de notre vie.

Le pèlerinage existe depuis qu’il y a un Dieu et que ce Dieu a jeté l’homme dans l’existence, lui mettant au coeur ce désir originel et absolu de RETOUR librement consenti à son Principe, à son Père : « Tu nous as faits pour Toi et notre coeur est inquiet tant qu’il ne repose pas en toi »( St. Augustin). Le pèlerinage, c’est l’histoire de l’enfant prodigue, et, depuis Adam, nous sommes tous enfants prodigues en route vers la maison du Père. Certains répriment cette « évidence qui leur fait peur… ils se vengent sur eux-mêmes de n’être pas partis en se faisant les esclaves de ce qu’ils n’ont pas quitté ». Le pèlerinage, c’est notre baptême, notre pâque (= passage) mis en exercice : la mort a tout ce qui n’est pas Dieu pour vivre de la vie du Ressuscité. Il est donc un départ à la quête d’une patrie, à la poursuite de Quelqu’un, à la trace de Dieu. Il est une marche vers le sacrifice, une procession d’offertoire.

4 – Le pèlerinage chrétien est un départ.

Un arrachement, un ébranlement : l’aveu d’une insatisfaction d’une inquiétude, de l’insuffisance de nos « avoirs ». Si nous partons, c’est parce que quelque chose nous manque; parce que nous savons « que passe la figure de ce monde » (1Cor. 7.31) trop pauvre pour nous y attacher, trop fragile et instable pour nous y installer. Nous partons pour nous mettre volontairement dans la situation où Dieu jadis a mis son peuple dans le désert : « Souviens-toi des marches que Yahwé ton Dieu t’a fait faire pendant quarante ans dans le désert, afin de t’humilier, de t’éprouver et de connaître le fond de ton coeur » (Deut. 8,2). Nous partons parce que nous n’avons pas « ici-bas de cité permanente » (Heb. 13,14) et nous allons « à la recherche d’une patrie meilleure dont Dieu est l’architecte et le constructeur » (Heb. 11,10 et 16).Nous partons parce que Quelqu’un, dont nous sentons pour nous l’absence, nous invite à marcher vers Lui, avec Lui : ‘ »Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi … Viens, suis-moi » (Jean 12,32; Mat. 9,9).

Le pèlerinage est un départ qui est volonté de désencombrement, arrachement à tous les dieux étrangers, à toutes les idoles (Gen. 35; Ez. 12). Un départ qui est volonté sincère de conversion, un départ qui doit permettre de retrouver toutes choses avec un coeur plus libre. Un départ qui est un acte de foi, comme le départ d’Abraham (Gen. 12), comme celui du peuple hébreu (Ex. 12 à 15) et celui des Apôtres qui ont tout laissé pour suivre le Christ, et celui de l’enfant prodigue pour faire retour à la maison de son père  (Luc. 15, 11-31). Il est l’engagement de celui qui, usé par la dispersion, la  contradiction, les divertissements, « décide pour quelques … de coïncider avec son espérance », préparant ainsi son dernier départ, la mort, dont le pèlerinage est l’exercice et la manoeuvre : « cette façon de s’en aller en laissant toute chose, à les reprendre ou à ne les plus jamais retrouver, selon que Dieu voudra ».

5 – Le pèlerinage est sacrifice.

Qu’est-ce qu’un sacrifice ? Les pieds qui font mal ? La fatigue, le chaud, le froid ? Peut-être. Mais sacrifice ne dit pas d’abord privation ou souffrance : ce n’est là que le point de départ, l’envers du sacrifice.

Le sacrifice, nous dit St. Augustin , c’est l’acte par lequel l’humanité sauvée revient à Dieu, passe à Dieu, se rapporte,  se rend à Dieu, se transfère en Dieu, entre dans une sainte société d’amour avec Dieu. Privations, immolations, sacrifices extérieurs de tout genre sont des signes traducteurs de ce sacrifice intérieur, de cette consécration même si, trop souvent, nous ne leur connaissons que l’aspect négatif, le côté pénible, celui par lequel quelque chose « perd » son caractère profane. Sacrifier, c’est faire du sacré, de l’éternel, parce que c’est donner, se donner à Dieu.

Mais nous sommes des pécheurs, des êtres lents et charnels et nous n’avons jamais fini de nous donner, nous n’en venons pas à bout de ce cheminement vers le Seigneur, de ce passage en Lui. La route va mûrir notre sacrifice : le cheminement temporel et charnel qu’est le pèlerinage va permettre et aider notre pérégrination spirituelle. Dieu le sait bien. Quand il exigea d’Abraham le sacrifice de son fils Isaac (Gen, 22) il 1e fit cheminer durant trois jours et plus jusqu’à la montagne de Moriyja : il fallait bien tout cela pour mûrir un tel sacrifice, un pareil cheminement intérieur, une telle montée vers l’acquiescement total à la volonté de Dieu !

C’est aussi en route vers Jérusalem que le Christ lui- même annonça sa mort et sa résurrection, son passage au Père (Mc 10,32). Par sa mort et sa résurrection qui sont un vrai pèlerinage, –  « Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père ».. – Le Christ a frayé pour tous ceux qui croient en Lui « la voie d’une pérégrination gigantesque, le chemin du risque absolu qu’est le  risque en Dieu. S’étant jeté dans la volonté  de son Père, il a dû tout y perdre sauf la joie de s’offrir dans l’obéissance rigoureuse et volontaire d’un coeur filial ». Et sa pérégrination ne fut pas qu’intérieure. II a pris cette route sanglante, « ce chemin de pleine chair « , cette voie douloureuse pour préparer sous les coups des bourreaux cette reddition, cet abandon total sur la croix de l’humanité entière entre les mains du Père. Jésus, route ouverte vers le Père. Qui veut être son disciple doit suivre, faire sien ce cheminement douloureux du Christ vers le Calvaire, vers le Père : « Quiconque ne porte pas sa croix et ne marche pas à ma  suite ne peut être mon disciple (Luc, 14.27) ». Le sacrifice, pèlerinage intérieur. Le pèlerinage, préparation et traduction du sacrifice intérieur : se rendre vers Dieu c’est se rendre à Dieu. « J’étais parti, sûr de moi, propriétaire de moi et de bien d’autres choses, défenseur jaloux de ma propre liberté contre les exigences inquiétantes de ta grâce.

Et après avoir tant marché, tant prié vers toi, me voici, sans défense, brisé enfin et assoupli comme ces souliers qui étaient trop durs, mais que j’ai rendus utilisables à force de marcher »  … Je suis rendu, Seigneur. Je Te suis rendu : comme ce corps qui fut descendu de la croix et rendu à sa mère; comme ce même corps qui sortit du tombeau et fut rendu à son Père ».

Notre ascèse, notre entraînement, notre vie sobre et rude, nos efforts, notre marche, notre prière, le chaud et le froid,  la fatigue, la faim et la soif doivent éprouver la qualité de notre obéissance à Dieu, user en nous les résistances à sa grâce et aider, comme le pèlerinage de Saint Ignace d’Antioche vers Rome et le martyre, à faire de nous « le froment de Dieu, un pur pain du Christ ». Notre pèlerinage devient alors une vraie procession d’offertoire où chacun s’offre soi-même ‘pain moulu’ digne de devenir le corps du Christ; où chacun s’offre dans l’action de grâces au Seigneur Jésus, dont le déplacement d’auprès du Père vers nous a pu seul rendre possible notre déplacement vers Lui; dans l’action de grâces du Seigneur Jésus, en laquelle toute créature est restituée à la gloire de Dieu et peut entrer dans une sainte communion d’amour avec Lui.

2 – Signification du pèlerinage chrétien en montagne

Pourquoi partir vers la montagne?

  1. Parce que monter est dans la nature de l’homme. « Les enfants grimpent volontiers aux fenêtres, aux arbres, aux murs : plaisir de découvrir, de voir plus loin et plus haut ». Besoin de transcrire en gestes corporels ce désir d’ascension intérieur, cette montée humaine de la vie embryonnaire à l’âge adulte, ce passage de l’existence grégaire subie à la communion dans l’amour.
  2. Nous partons vers la montagne, parce que la pratique de la montagne aide cette montée humaine vers l’âge adulte. La montagne est une école de vie. Cela est vrai au plan physique : l’effort que la montagne exige de notre corps contribue à son développement : désintoxication, assouplissement, endurance, marche en tout terrain, escalade et traversée, autant d’éléments qui construisent et maintiennent notre équilibre physique. Cela est vrai au plan spirituel : elle forme notre jugement en nous obligeant à agir vite et juste, à faire le point avec calme, à coller au réel pour nous y adapter sans cesse; elle développe l’esprit d’observation et d’invention : découvrir les beautés cachées de la nature, inventer un chemin à travers rocs et séracs, brouillards et tempêtes. Elle oblige aux gestes précis, souples et détendus jusque dans l’affrontement difficile de l’obstacle. Ce sont là autant d’exigences qui favorisent la résolution de caractère, cette capacité habituelle de décision qui s’éprouve, se gagne et se corrige dans l’acte responsable, face au réel, face à l’obstacle mesuré et vaincu. La montagne contribue encore à notre croissance humaine en nous aidant, avec ses vastes panoramas, a nous situer à notre vraie place dans l’univers. « Qui ne prend pas sa mesure d’homme à l’échelle de l’univers est comme un adulte qui continuerait à ne connaître que l’espace qui va de sa main à sa bouche… Par contre rien n’assied un jugement comme de le dresser sur de fortes racines de la terre au zénith… comme de camper sa vie en plein univers et de toujours maintenir sous le ciel étoilé au-dessus de nos têtes les perspectives familières de la vie quotidienne ».
  1. Nous partons vers la montagne, parce qu’elle offre des conditions très favorables au recueillement et à la réflexion. Avec le silence de ses vastes solitudes austères, elle avive le besoin de recueillement et de profondeur : elle nous creuse comme le sculpteur son bloc de pierre pour nous débarrasser de notre suffisance informe et nous révéler les véritables dimensions, les authentiques aspirations de notre coeur. Avec ses parois abruptes et ses pics élancés, elle est une permanente invitation à monter, une provocation à un continuel dépassement et favorise la prière. Et le « pas de montagnard » crée un rythme apaisant qui soutient la réflexion. La vie sobre de cabane nous apprend le détachement d’un certain confort plus souvent tyrannique que libérateur. Et cette sobriété simplifie nos relations, nous délivre de ces formules contournées d’une politesse déchue parce que toute extérieure et formaliste. Lorsqu’on est attaché à la même corde combien de masques tombent, de façades s’écroulent, de barrières disparaissent. Tout est plus cordial et plus simple parce que plus vrai.Il y aurait beaucoup à dire sur les amitiés que la montagne rend possibles, sur le sens des responsabilités qu’elle éveille, sur le sens de l’accueil et de la collaboration qu’elle éduque, sur les engagements qu’elle prépare… Mais c’en est assez pour justifier notre départ vers la montagne.
  1. Départ à la montagne, d’accord! Mais pourquoi pèlerinage en montagne? Si le cadre qu’elle offre à la réflexion et à la prière est si favorable, pourquoi ne pas en tirer profit? De plus, puisque la montagne peut contribuer de tant de façons à notre cheminement vers la maturité humaine, exploiter ces richesses n’est-ce pas déjà travailler à notre maturité chrétienne, s’il  est vrai que la maturité humaine est la condition providentielle de la maturité chrétienne, celle-ci n’étant que l’indispensable et le plus magnifique couronnement de celle-là!
  1. Mais il y a des raisons plus profondes pour nous chrétiens, de pérégriner vers la montagne. La montagne occupe une place de choix dans la Révélation chrétienne, qui, étant historique, est aussi géographique et topographique. Du mont Sinaï, à la montagne de Jérusalem et du Calvaire, la distance géographique n’est pas bien grande et pourtant elle enveloppe un itinéraire immense, l’itinéraire des approches progressives de Dieu. Dieu a donné rendez-vous à Abraham sur la montagne et sur la montagne, il s’est révélé à Moïse. C’est vers la Sainte Montagne de Jérusalem que Dieu a mis son peuple en branle à travers le désert. C’est dans la montagne que le Christ se retirait pour prier; c’est là qu’il aimait à rassembler ses Apôtres pour les enseigner. C’est là qu’il proclama les Béatitudes et de là qu’il envoya les Apôtres. C’est là, en haut, qu’il laissa éclater toute sa gloire de fils de Dieu au jour de la Transfiguration et là encore qu’il consomma son sacrifice. En faut-il davantage pour jeter sur les chemins de la montagne qui a soif du visage de Jésus-Christ et qui est heureux de renouveler ses gestes, de vivre à son tour les stations de Sa Route pascale vers le Père.
  1. Il y a enfin la pressante invitation du Protecteur des montagnards et des alpinistes : St. Bernard. A la suite du Christ, il est parti pour la montagne; il nous y invite, nous y appelle, nous y entraîne. Il est allé chercher ce dépouillement libérateur qui prépare la rencontre avec le Seigneur. Sur les ruines des idoles, il a dressé la croix victorieuse et l’autel du vrai sacrifice sur lequel il s’est offert avec son Maître. A l’antre des voleurs, que les voyageurs redoutaient plus que la tempête, il a substitué la maison du pauvre où, depuis plus de 900 ans, le passant est hébergé et d’où la prière hospitalière n’a cessé – à travers toutes les tourmentes de l’histoire – de monter vers le ciel pour soutenir la marche de l’Eglise. Par lui, Dieu fit de la montagne de Jupiter un lieu sacré, une terre sainte « que l’on ne peut pas fouler sans être obligé de se convaincre qu’il faut la quitter, elle, et toute autre terre et la terre tout court ». C’est vers cette montagne sanctifiée par Saint Bernard que nous voulons pérégriner, parce qu’elle nous attire pour faire de nous les confidents de son aspiration à rejoindre le Seigneur et ses saints dans le repos du Père. Nous aimons à revenir à ce haut bivouac de la Route pascale pour puiser des forces au « mystère dynamique enfoui comme un message incessant dans ces pierres immobiles », autrefois abri des idoles et que l’ardeur de St. Bernard a converties en refuge du pèlerin et de la prière.  Comme elles, nos coeurs hésitants et encombrés, au contact du saint se convertiront : la force de son exemple et la puissance de son intercession sauront faire de nous des pierres vivantes de la Maison de Dieu; avec Lui, notre guide, nous marcherons vers l’unique Sommet avec tous nos frères, avec toute la création, dans l’audace et l’adoration.

Renseignements pratiques.

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Exigences et bienfaits d’un pèlerinage en montagne

  1. Être jeune de cœur.Le pèlerinage est le propre de la jeunesse et en est le signe. La jeunesse n’est pas une période de la vie. Elle est la capacité de réceptivité, d’ouverture, d’accueil, d’émerveillement et d’ébranlement. Elle est « une victoire du courage sur la timidité, du goût de l’aventure sur l’amour du confort ». Abraham était jeune à 75 ans lorsqu’il partit et parce qu’il partit. Moïse, avec ses 85 ans, était jeune lorsqu’il quitta l’Egypte. L’enfant prodigue, à peine l’avait-il perdue, retrouva sa jeunesse lorsqu’il se leva du bout de sa détresse ».
  2. Aimer la montagne.Non pour y faire des exploits, mais comme une école de la vie. Du grand air pour nos poumons, du calme pour nos nerfs, l’occasion de dégourdir nos muscles et de maintenir notre corps bien entraîné. Assainir notre imagination, l’enrichir des spectacles aussi beaux que variés offerts par la montagne, nous mesurer avec l’obstacle et découvrir nos limites et les accepter;  apprendre à naître en apprenant à nous connaître. Aimer la montagne pour y travailler en équipe et acquérir le sens des autres,  de la collaboration et de la communion. Aimer la montagne comme lieu et moyen de réaliser, par le développement de toutes nos possibilités physiques et spirituelles, l’épanouissement de notre vocation de chrétiens.
  3. Avoir un minimum d’entraînement à la marche et à la pratique du ski (pour les pèlerinages d’hiver). Nos itinéraires sont en général assez longs, mais presque toujours doublés d’un itinéraire plus facile pour les moins résistants ou moins entraînés.
  4. Aimer la vie itinérante de cabane, rude et sobre et qui peut être une forme d’ascèse et une occasion de rencontre.
  5. Rechercher le silence.
    Pas n’importe quel silence, mais celui qui est recueillement et recueillement pour une présence. Présence à soi d’abord. Savoir faire taire son regard, sa langue, ses oreilles pour oser regarder en face, loyalement sous le regard de l’Esprit. St. Bernard de Clairvaux compare le bavard à un four à la gueule toujours ouverte qui ne peut retenir la chaleur – la ferveur intérieure. Présence aussi aux autres et à l’Autre Absolu, plus intime à nous-mêmes que nous-mêmes et qui veut nous parler. Le silence est condition de dialogue. II faut le rechercher et accepter de sortir au désert. C’est ainsi que Dieu fit avec Abraham :  »Viens, marche, et je t’expliquerai ». De même avec Moïse : « Pars dans le désert et je te dirai à main forte et à bras étendu qui je suis ».
  6. Abandon de sa propre suffisance. A la recherche de Quelqu’un, de son Père, le pèlerin est un appelé. Peut-être en avait-il simplement entendu parler et il part à la recherche de Celui qui l’inquiète et qui est déjà pour lui « une direction du coeur ». Peut-être avait-il cru être le témoin et le prophète de la mort de Dieu… et il se met en branle simplement parce qu’il éprouve cette imprévisible, cette incompréhensible tentation de douter de la mort de Dieu. Peut-être se met-il en marche comme la fiancée du Cantique « à la recherche de Celui que son coeur aime » (Cant. 3, 1-3). Peut-être répète-t-il avec l’enfant prodigue : « Je me lèverai.., j’irai trouver mon père »… sans savoir s’il sera reçu. L’important pour lui est de se lever et de partir. Peut-être se met-il en marche à l’exemple d’Abraham partant avec son fils Isaac vers le sacrifice (Gen. 22). Quel que soit son état d’âme, le vrai pèlerin sait que sa route est une pénitence, une conversion, un changement de direction, un humble retour vers Dieu, « la recherche assidue et tremblante d’un Père », l’aveu de sa propre indigence, le signe de son espérance.
  7. Humilité vraie.
    Nous nous mettons en marche vers un lieu assez éloigné : « C’est afin de reconnaître l’élongation de notre exil ou de notre déportation, et qu’en apprenant ce qu’il en coûte de marcher des heures durant, nous puissions amèrement apprécier la distance qui nous séparait de Dieu connu et aimé, mâcher et remâcher l’espérance d’être reçu entre ses bras jusqu’à en faire saillir sur nos lèvres la saveur d’un vrai repentir ». Le pèlerin professe qu’il revient puisqu’il marche; il confesse que Dieu est tout pour lui en cet instant, puisqu’il marche. Il marche, donc il cherche, donc il trouvera car il est écrit : « Cherchez et vous trouverez » (Mat. 7,7)
  8. Purification.
    A l’exemple de Jacob avant son pèlerinage à Bethel (Gen. 35, 1-2) : « Otez les dieux étrangers qui sont au milieu de vous »… Les dieux étrangers… les valeurs, les biens, les beautés rencontrées qui nous ont séduits… « Tant que l’on est des installés, l’horizon se remplit de bibelots et se pétrifie, l’éphémère singe l’éternel et le relatif prend le masque de l’absolu… le regard ne se libère plus de l’insuffisante image pendue au mur, l’âme colle à des formules souvent remplies de l’immense ennui d’une religion asphyxiée ». Le coeur s’installe dans l’imposture pour avoir troqué sa vocation au dépassement et à l’oblativité contre les fausses sécurités et l’esclavage des objets jalousement aimés (Cf. Phil. 2,6). Les pharisiens, installés dans l’orgueil fanatique de leur perfection, ne surent pas reconnaître le Fils de Dieu. Nous mettre en route au moins pour mériter la grâce d’éviter leur aveuglement : dépaysement, sincérité, pauvreté.
  9.  Docilité.
    « Le déploiement de la route favorise le déploiement du coeur, cette confession qui n’en finit plus, cette tentative finalement désespérée pour se justifier devant Dieu… Au fur et à mesure que l’explication se déroule, elle s’embrouille, se contredit, s’entrecoupe de silences, se débat encore, mais enfin l’évidence nous envahit : nous ne sommes plus qu’un pauvre coeur dénudé sous le regard de Dieu ». C’est le fruit des kilomètres, des heures de marche : il en faut pour permettre à la grâce d’user nos résistances intérieures, pour mûrir notre sacrifice, comme Abraham celui de son fils : « Abraham se leva tôt, sella son âne… et se mit en route pour l’endroit que Dieu lui avait dit. Le troisième jour, Abraham levant les yeux, vit l’endroit de loin ».
  10. Disponibilité.
    Le vrai pèlerin se rend disponible et le pèlerinage doit épanouir cette disponibilité. « Car chercher Dieu revient à se laisser trouver par lui. Il nous cherche, lui, plus ardemment que nous ne pouvons le chercher nous-mêmes. Il veut provoquer ce contact avec notre liberté qui nous obligera à prendre parti. Le pèlerin s’offre sur la route comme une proie au Dieu qui le guette ».
  11.  Prière. Prière vraie : parler à Dieu sans contrainte, sans imposture, sans marchandage, comme un ami à son ami, un fils à son père. Le pèlerinage doit nous apprendre la saveur de ces humbles prières d’interpellation, de supplication, de louange que sont les litanies, aux invocations épelées une à une au rythme de la marche.
  12. Charité.
    Le pèlerin est « porteur du Christ ». Saura-t-il le faire reconnaître aux autres? Saura-t-il le reconnaître derrière le visage de ses compagnons? Charité du verre d’eau, de la poignée de main, d’un pas moins rapide, d’un sac partagé, mille services de la cabane et de la cordée, « mille liens qui libèrent l’amour accumulé en nous et dont nous ne nous savions pas si riches ». « Si la route est dure, c’est afin que le coeur cesse de l’être. Si la route est ouverture et accueil, c’est afin que le coeur le devienne ». Et alors peuvent se construire les solides amitiés dont la cordée est le symbole efficace.

Nos ancêtres dans la foi.

Abraham

« Le Seigneur dit à Abraham : « quitte ton pays, ta parenté, et la maison du père, pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom… Abraham partit, comme lui avait dit le Seigneur. Abraham avait soixante-quinze ans lorsqu’il quitta Hâron…
Abraham traversa le pays jusqu’au lieu saint de Sichem, ou Chêne de Moré. Les Cananéens étaient alors dans le pays. Le Seigneur apparut à Abraham et dit :  » C’est à ta postérité que je donnerai ce pays ». Et là, Abraham bâtit un autel au 5eigneur qui lui était apparu. Il passa de là dans la montagne, à l’orient de Béthel, et il dressa sa tente… Puis de campement en campement, Abraham alla… (Gen. 12, 1-9)

Moïse

Moïse qui paissait les moutons de Jéthro, son beau-père, et les avait amenés par delà le désert, parvint à la montagne de Dieu : l’Horeb. Le Seigneur se manifesta à lui sous la forme d’une flamme de feu jaillissant du milieu d’un buisson. Moïse regarda : le buisson était embrasé mais ne se consumait pas. Il se dit alors : « Je vais m’avancer pour considérer cet étrange spectacle, et voir pourquoi le buisson ne se consumait pas ». Le Seigneur le vit s’avancer pour mieux voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse, Moïse! « Me voici » répondit-il. Alors il dit : « N’approche pas d’ici. Ote tes sandales de tes pieds, car le lieu que tu foules est une terre sainte » (Ex. 3,1-5).
Au lever du jour, il y eut, sur la montagne, des tonnerres, des éclairs, une épaisse nuée, accompagnés d’un puissant son de trompe, et dans le camp tout le peuple trembla. Moïse conduisit le peuple hors du camp, à la rencontre de Dieu, et ils se tinrent au bas de la montagne. Le Seigneur descendit sur la montagne du Sinaï, au sommet de la montagne, et manda Moïse au sommet de la montagne. Et Moïse monta » (Ex. 19, !6-20).

Elie

Il se leva, mangea et but, puis soutenu par cette nourriture,  il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à la montagne  de Dieu : l’Horeb. Là, il entra dans la grotte et y resta pour la nuit. Voici que la parole de Dieu lui fut adressée, lui disant :  « Sors et tiens-toi dans la montagne devant Dieu ». Et voici que le Seigneur passa. Il y eut un grand ouragan, si fort qu’il fendait les montagnes et brisait les rochers, en avant du Seigneur, mais le Seigneur n’était pas dans l’ouragan; et après 1′ ouragan, un tremblement de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre; et après le tremblement de terre un feu, mais le Seigneur n’était pas dans le feu; et après le feu, le bruit d’une brise légère. Dès qu’Elie l’entendit, il se voila le visage avec son manteau… Le Seigneur lui dit : « Va, retourne par le même chemin, vers le désert »… (1 Rois, 19).
« La foi est la garantie des biens que l’on espère, la preuve des réalités que l’on ne voit pas. C’est elle qui a valu aux  anciens un bon témoignage …
Par la foi,  Abraham obéit à l’appel de partir vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit ne sachant où il allait. Par la foi, il vint séjourner dans la terre promise comme en un pays étranger, y vivant sous des tentes.  C’est qu’il attendait la ville pourvue de fondations dont Dieu est l’architecte et le constructeur.
C’est dans la foi qu’ils moururent tous (les ancêtres) sans avoir reçu l’objet des promesses, mais ils l’ont vu et salué de loin, et ils ont confessé qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre… Ils aspiraient à une patrie meilleure, c’est-à-dire céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte de s’appeler leur Dieu : il leur a préparé, en effet, une ville », ..! D’autres ont été lapidés, sciés, ils ont péri par le glaive, ils sont allés, ça et là, sous des peaux de moutons et des toisons de chèvres, dénués, opprimés, maltraités, eux dont le  monde était indigne, errant dans les déserts, les montagnes,  les cavernes, les antres de la terre. Et tous ceux-là, bien qu’ils aient reçu un bon témoignage à cause de leur foi, ne bénéficièrent pas de la promesse : c’est que Dieu prévoyait pour nous un sort meilleur… Voilà pourquoi nous aussi enveloppés que nous sommes d’une si grande nuée de témoins, nous devons rejeter tout fardeau et le péché qui nous assiège et courir avec constance l’épreuve qui nous est proposée, fixant nos yeux sur le Chef de nôtre foi, qui la mène à la perfection, Jésus »… (Hébr, 11).

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